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Nahomé (Page 2)
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Une divinité féminine avec trois colombes était sculptée de façon rudimentaire sur les colonnes de ce temple. Du haut des marches, on avait une vue d'ensemble sur le large fleuve dont les bras se trouvaient à nouveau réunis. La chaude lumière rouge rosé du soleil s'étendait sur les vagues gris-vert du Nil dont les bords sablonneux étaient comme incandescents.
«Bientôt viendra le moment où les eaux monteront et où tu ne verras plus grand-chose de ces édifices. Les abords de notre temple seront alors inondés, et nous ne pourrons plus atteindre cette petite salle qu'en barque.»
Aloé ne répondit pas. L'air songeur, elle regardait au loin l'immensité du ciel où le Nil semblait se jeter dans la lumière du soleil couchant. Au même moment, ses lèvres prononcèrent ces paroles étranges :
«Je vous donne gratuitement en partage de l'eau issue de ce courant d'eau vive.»
Elle tressaillit soudain, regarda autour d'elle en ouvrant de grands yeux, puis elle fit un effort pour se ressaisir :
«Nanna, qui donc a parlé ainsi ?»
«C'était toi, princesse. Toi-même !»
«Certes, ce sont mes lèvres qui ont formé ces mots, mais le ton et la voix, Nanna, ne venaient pas de moi !»
«Je n'ai entendu que ta voix; peut-être en as-tu entendu une autre qui venait de plus haut ?»
«Nanna, regarde, n'as-tu pas l'impression que là-bas, dans les profondeurs du ciel, une croix lumineuse se dresse dans la lumière des derniers reflets du soleil ? Et vois ces flèches claires qui montent du fleuve au-dessus des arbres, comme si toutes les émanations de cette journée ensoleillée tendaient à refluer dans les courants dispensateurs de lumière.
Je ne suis plus angoissée à présent, la force sacrée de la nature a ouvert une porte en moi. Isis en soit remerciée !»
Mais à peine avait-elle dit cela qu'elle s'arrêta en frémissant légèrement, puis elle poursuivit avec hésitation :
«Non, la nature est assurément bienveillante, et je l'aime. Mais... lorsque je veux remercier, je ne peux faire autrement que penser à un être plus élevé !
Je ne connais ni son nom ni sa forme. Mais ce signe rayonnant là-bas à l'horizon, cette croix qui s'élève et qui évoque si fortement mon enfant, c'est ce signe que je voudrais adorer !»
Nanna était émue et presque désemparée, mais elle n'en laissa rien paraître, bien qu'elle eût elle aussi perçu cette manifestation céleste.
Pour Aloé, une expérience s'ajoutait à l'autre en une suite rapide dont l'intensité allait croissant. Sur le plan spirituel comme sur le plan terrestre, elle apprenait des choses qui jusque-là lui étaient étrangères.
Il semblait qu'une main bienveillante, mais consciente du but, s'était emparée du gouvernail de la barque de sa vie et la conduisait dans un pays inconnu, avec une force et une rapidité qui ne venaient pas d'elle.
En même temps, elle se sentait chaque jour mieux portante et devenait plus joyeuse et plus libre, plus sûre et plus claire... elle venait seulement d'acquérir sa pleine valeur en tant qu'être humain. Ses travaux étaient couronnés de succès ; tout ce qu'elle entreprenait réussissait.
Elle apprenait aussi à jouer d'un instrument à cordes et elle s'occupait à des broderies artistiques ; tout avançait rapidement, sûrement et sans qu'elle ait à se donner de mal. Souvent, elle joignait les mains, sans toutefois trouver de mots pour exprimer sa gratitude. Le signe lumineux de la croix dans le ciel doré du soir apparaissait alors devant son œil intérieur.
Elle ne pouvait l'oublier.
Les prêtres d'Isis préparaient une fête. C'était l'une des fêtes solennelles qui étaient uniquement accessibles aux initiés. Les jours qui la précédèrent furent consacrés à des préparatifs intenses. Mais vingtquatre heures avant le jour de la fête, toute activité devait cesser. AmonAsro était allé trouver Aloé. Il se tenait avec elle sous la galerie devant ses appartements et regardait en contrebas le jardin où les pétales jaune d'or ne cessaient de tomber doucement sur le sol.
«C'est l'époque de la maturité, Aloé ! Des fruits merveilleux mûrissent pour la fête d'Isis. Puisse le tien t'apporter aussi le bonheur !»
Aloé inclina la tête en disant :
«Il me semble qu'il ne peut en être autrement et que ce serait entièrement ma faute s'il n'en était pas ainsi.»
«Tu as ouvert ton âme durant ces jours de maternité, et je sais qu'une grande joie t'attend. Je ne puis que te souhaiter bénédiction et bonheur. Mais tu as raison, bien des choses dépendent de toi, car les dieux ne se penchent pas sur un être humain sans exiger beaucoup de lui.»
«Amon-Asro, dis-moi, connais-tu les merveilleuses entités qui, la nuit, descendent vers les habitants de la Terre ?
Connais-tu la dispensatrice de soleil à la coiffe ailée et à la corne étoilée ? Connais-tu les êtres pénétrés de lumière qui l'entourent ? Connais-tu celle qui tisse des fils d'or, connais-tu la dispensatrice de force et de fécondité, d'amour, de fidélité et de pureté, qui vient en aide aux femmes ?
Elle est encore plus lumineuse et plus pure, car elle ne s'est pas unie à la matière comme Isis au soleil. Elle se trouve dans le royaume où tout paraît n'être encore qu'à l'état de notions.
Je reconnais un degré après l'autre, et ce sont toujours des femmes issues de ces sphères qui s'approchent de moi. Vos prêtresses sont belles et pures dans le service. Pourtant, comparées à ces êtres, elles ne sont que des ombres. Elles m'apparaissent si nettement et si clairement qu'il me semble que vous devriez tous les distinguer. Elles sont belles et bonnes. Viennent-elles toujours au moment de vos fêtes ?»
«Aloé, je crois que de nouvelles aides se penchent maintenant avec miséricorde sur cette Terre, car je n'ai jamais rien vécu de pareil.
Tu as des guides plus sages que moi, le vieux prêtre. Écoute-les. Je ne puis te donner que des fragments, car l'être humain ne peut concevoir et demander que ce qui est partiel. Si tu rassembles ce que tu as acquis ainsi, il reste bien des lacunes que tu ne pourras jamais combler.
Apprends la patience et le silence, apprécie l'instant présent et metsle à profit ; tout te sera alors donné de surcroît. Saisis de cette façon le sens de la maturité dans la nature, vis-la entièrement, et tu apprendras bien des choses. Si tu souhaites assister à la fête d'Isis, cela t'est accordé, car je peux te compter parmi les initiés.»
Aloé remercia le prêtre. D'après ce que disaient les fidèles serviteurs d'Isis, elle savait que c'était là ce qui pouvait arriver de plus grand à un être humain. Tous se réjouirent avec elle.
Sur les marches blanches, devant le socle sur lequel se dressait la statue dorée de Mère Isis, se trouvaient des fleurs d'une rare beauté de formes et de couleurs, d'une luminosité et d'un parfum tels que seuls peuvent en produire des serviteurs initiés. Leurs senteurs fraîches et malgré tout suaves, mélange de fleurs de lys et d'oranger qui alliait l'âpre odeur de l'oeillet aux douces effluves du tilleul, se mêlaient aux vapeurs d'encens qui s'échappaient de coupes opalescentes. Posées sur des supports dorés, ces dernières entouraient la statue d'Isis qui, en ce jour, revêtue des riches ornements du temple et de vêtements féeriques, étincelait comme un joyau. Malgré tout, les fleurs étaient pour Aloé ce qu'il y avait de plus beau et de plus pur.
Conduits par le premier serviteur du temple, les joueurs d'instruments à vent entrèrent par le portail central. Leurs trompettes étaient ornées de larges rubans dorés sur lesquels étaient brodés des hiéroglyphes multicolores. Les musiciens s'avancèrent d'un pas mesuré dans l'allée centrale du temple, avant de se séparer en deux rangs et de monter, les uns à droite, les autres à gauche, dans la partie couverte du choeur.
Après les musiciens vinrent les chanteurs avec de petites harpes d'or ; c'étaient des hommes graves, vêtus de blanc et portant sur le front un bandeau, blanc également. Leur barbe et leurs cheveux étaient longs. Ils montèrent à leur tour dans le choeur. A nouveau, une fanfare se fit entendre. C'est alors qu'entrèrent des femmes vêtues de blanc ; elles assuraient le service terrestre. Des guirlandes de fleurs dans les mains, elles se placèrent, selon un ordre bien défini, autour et de chaque côté de l'autel.
Vêtue de blanc elle aussi, et entièrement voilée, accompagnée de quelques femmes plus âgées, Aloé entra par une porte latérale.
Nanna resta à côté d'elle, bien qu'elle exerçât habituellement les fonctions de prêtresse. Amon-Asro en avait décidé ainsi. Elles prirent place au centre, devant la statue d'Isis.
Seuls des prêtres et des prêtresses assistaient d'ordinaire à cette fête. On ferma toutes les portes. Dans le vaste édifice régnait un silence qui commença à vibrer, pareil à un son. Ce silence sacré et cette attente faisaient partie de la préparation à la cérémonie proprement dite.
Des cercles de lumière se mirent à tournoyer en vibrant autour de la statue d'Isis. Un rayon de soleil qui venait du haut du toit tremblait, ce qui indiquait que l'astre du jour était presque au zénith. Les particules de lumière scintillaient ; elles descendirent de plus en plus et touchèrent bientôt la coiffe de Mère Isis et sa couronne de symboles.
La musique fit retentir ses premiers accords. L'ample sonorité des instruments à cordes se mêla peu à peu aux voix bien entraînées d'un choeur qui chanta un hymne à la fécondité. Puis les instruments à vent firent éclater leur allégresse et leur gratitude en sons retentissants qui emplirent la salle jusqu'à la faire trembler. C'était un hymne dont la force rayonnante s'adressait au soleil !
Au son des accords vibrants et retentissants de cet hymne, les prêtres firent leur entrée. Ils venaient de l'endroit du temple le plus protégé, où d'ordinaire nul mortel n'avait accès. Habillés d'or et immobiles comme des statues, des garçons se tenaient auprès des petites portes.
La porte centrale s'ouvrit alors pour Amon-Asro, suivi de six prêtres puis des prêtresses d'Isis. Tous étaient vêtus de blanc et portaient des couronnes de fleurs de lotus.
Les femmes étaient voilées. Les mains levées et le visage tourné vers le haut, elles descendaient lentement en cadence sur deux rangs, formant un demi-cercle pour recevoir, au pied d'Isis, les coupes étincelantes dans lesquelles des herbes se consumaient en dégageant une fumée légère. Les coupes de lumière qu'elles tenaient entre leurs mains ressemblaient à de chatoyants calices de fleurs.
Elles se rencontrèrent au centre, devant l'autel, et elles se croisèrent. Le mouvement de l'air accentuait encore l'éclat et la luminosité des couleurs des coupes de lumière et des herbes qui se consumaient. Dans la fumée qui s'élevait, les courants de toutes nuances s'entremêlaient en frémissant, formant une image singulière dans la lumière du soleil qui continuait à monter. Sur la tête de Mère Isis resplendissait l'énorme diamant provenant du trésor d'une ancienne lignée royale. Dans la lumière du soleil, son puissant rayonnement se réfléchissait en des milliers de faisceaux.
Comme par enchantement, les frêles silhouettes s'immobilisèrent soudain. Le grand prêtre leva sa baguette et, en battant bruyamment des ailes, d'innombrables colombes blanches sortirent du socle de la statue d'Isis. Elles s'envolèrent en décrivant des cercles autour de la statue, tandis que les prêtresses maintenaient leurs coupes levées tout en chantant d'une voix monocorde un hymne solennel.
Celles qui assuraient le service des sacrifices s'approchèrent de part et d'autre et présentèrent les coupes contenant des herbes, des fruits et des graines. Une colonne de flammes s'éleva bien haut vers l'ouverture aménagée dans le toit du temple.
Alors le prêtre se lava les mains dans le bassin d'or que lui tendaient les deux plus jeunes filles agenouillées, tandis que deux autres versaient l'eau sur ses mains avec des cruches d'or.
La deuxième partie de la fête commença. Les mystères succédèrent aux chants de louange. Amon-Asro leva les mains. Le groupe des prêtres suivit son exemple tout en chantant solennellement le mot «Isis».
Un léger souffle se fit sentir dans la salle, et les colombes s'élevèrent vers le ciel. Dans le temple, les êtres humains se prosternèrent jusqu'à terre. Le bruissement s'accentua. Cependant, Aloé fut la seule à voir qu'un éclat supraterrestre emplissait la salle.
Sur le visage des prêtres se lisait une tension pleine d'attente qui se mua en déception, car ils ne virent pas l'éclat de la lumière supraterrestre. Cette fois, la magie de leurs expériences artificielles échoua, et la liaison avec le plan de la matière dense de faible densité, qu'ils pouvaient toujours obtenir d'ordinaire, ne put se produire.
Recueilli et confiant, bien que pâle, Amon-Asro attendait qu'Isis daignât se pencher sur les humains. Au lieu de cela, il aperçut au-dessus de la tête de la princesse un disque de lumière qui devenait toujours plus grand.
La prêtresse qui réussissait habituellement à établir la liaison avec le monde de l'au-delà, celle qui décrivait les événements supraterrestres et transmettait aux grands prêtres les ordres énoncés par la bouche d'Isis, se taisait.
Mais le visage d'Aloé rayonnait de joie, car elle voyait l'image d'une femme belle comme un ange et portant une couronne ! Des rayons d'une lumière d'un rose doré émanaient de sa personne, éclipsant les apparitions médiocres et fantomatiques des prêtres ; ils ne laissaient pénétrer dans la salle que les rayons qui venaient de la pureté des hauteurs les plus sublimes.
Avec un frisson sacré, beaucoup s'inclinèrent inconsciemment devant la sainte Force qui, pleine de bénédictions, affluait en pulsations, dans la mesure où ils étaient capables de s'ouvrir. Pourtant, ils n'aperçurent aucun des mystères qui d'habitude les enivraient tant. Ils ressentaient la pureté, la simplicité et la clarté de la fête qui trouva son apogée dans l'élévation de leur âme ouverte à la réception d'une éminente onde de force qu'ils ne comprenaient pas.
Aloé savait que ce n'était pas Isis qui transmettait tout cela, mais l'apparition issue des hauteurs célestes, des royaumes qui étaient la patrie de son enfant. Son esprit qui comprenait s'inclina avec gratitude.
Les derniers chants s'étaient tus. Les parfums des coupes où brûlaient les flammes se dissipaient peu à peu et s'échappaient par les portes du temple largement ouvertes. Tous ceux qui s'étaient recueillis durant la fête, y compris les chanteurs, étaient sortis. Seules les prêtresses qui servaient dans le temple traversaient les salles avec un calme empreint de dignité. Pas la moindre parole déplacée ou dite à haute voix ne troublait l'impression laissée par ces heures solennelles. Ce service de remise en ordre était un service divin au même titre que le service proprement dit durant la cérémonie.
On enleva bientôt les parures et les vêtements somptueux de la statue d'Isis qui, dans sa simplicité et par le seul effet de l'art, ressortit alors sur la blancheur de l'autel avec beaucoup plus de majesté et d'élévation qu'auparavant.
Amon-Asro avait quitté le cercle des prêtres qui s'entretenaient à mi-voix du déroulement insolite de la fête. Il ne voulait prendre part ni à leurs nombreuses supputations erronées ni à leurs bavardages sur les sciences occultes.
Il était grave. Pénétré de vénération, il pensait à cette fête qui n'avait absolument rien à voir avec les précédentes. Unique en son genre, elle dépassait toutes celles qui avaient eu lieu jusqu'alors et qui ressemblaient davantage à une présentation de tours de magie qu'à une cérémonie religieuse.
Il songea à modifier les fêtes à venir, de sorte qu'elles se déroulent toujours dans ce nouvel esprit. Évidemment, il savait qu'il rencontrerait de l'opposition, et il pensait à certains prêtres qui avaient obtenu de grands succès dans l'art d'attirer des forces de radiations et de faire des expériences ayant recours à l'hypnose et à la télékinésie. Ils se plongeaient dans ces sciences avec une obstination fanatique et se croyaient puissants. On les redoutait effectivement, et le pharaon les soutenait parce que, avec leurs tours de magie, ils pouvaient tenir le peuple sous leur coupe.
S'élever contre ces hommes, ou limiter leur champ d'action, était pour ainsi dire impossible et, même pour lui, le prêtre d'Isis le plus éminent et certainement le plus remarquable, cela équivalait à une tentative de suicide.
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