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Le Continent Englouti (Page 2)
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Les robes des femmes ressemblaient à de longues tuniques dont la simplicité était toujours rehaussée de quelques parures :
une ceinture d’argent ou un collier d’ambre et de perles et quelques fois elles portaient des colliers d’almandin rouge. Leurs longs cheveux coiffés en tresses et parfumés à l’huile de lavande, étaient toujours ornés, pour les femmes mariées, de diadème d’argent incrusté de perles. Les jeunes filles, quant à elles, piquaient dans
leur chevelure des fleurs jaunes et bleues semblables aux immortelles qui poussaient sur les rochers.
Toutes les femmes vénéraient la déesse « Atalante », car elle était connue depuis toujours comme étant leur protectrice et la gardienne de leurs foyers. Les hommes, eux, honoraient « Tyr » un gigantesque être de la Nature. Quand, dans la lueur de l’éclair, il apparaissait à leurs yeux dans sa cuirasse et son casque étincelants, ils éprouvaient une joie intense. « Embla », la souveraine de la Terre, tout comme « Rig », le seigneur des géants de l’air, étaient vénérés par tous : femmes, hommes et enfants.
Rig et ses aides séparaient, déplaçaient et unissaient les nuages de telle manière que les « Hygridas », celles qui donnent la pluie, pouvaient purifier l’air et en même temps apporter à la Terre l’humidité nécessaire.
Les enfants auraient volontiers aimé jouer avec les gnomes qu’ils étaient naturellement capables de voir. Cependant, ceux-ci disparaissaient très rapidement à leur vue et ne se laissaient pas attraper. Alors, les enfants choisissaient d’autres compagnons et se liaient d’amitié soit avec un loup, un doux corbeau blanc ou un curieux animal qui leur servait aussi de monture et qui paraissait être le produit d’un croisement entre le cerf et le renne.
Parmi les ancêtres des Atlantes, il y eu de grands astronomes. Leur science se perpétuait d’une manière vivante dans le peuple qui connaissait le cours des astres mieux que l’humanité actuelle avec tous ses instruments modernes. Pendant de longues périodes, les Atlantes furent des êtres simples au pur savoir spirituel qui n’ignoraient rien des phénomènes naturels. Malheureusement, ce savoir s’altéra chez certains au contact des étrangers qui se fixèrent dans le pays au cours du temps.
Sans exception, ces étrangers apportèrent avec eux des croyances qui contenaient toujours quelques mensonges. Leurs récits, leurs opinions et leurs coutumes religieuses éveillèrent, inévitablement, la curiosité des insulaires, en particulier de ceux que la vie facile avait rendu spirituellement indolents. Les cultes religieux des étrangers
étaient liés à la conjuration des esprits, à la croyance dans les sorcières, à la peur des démons etc. Heureusement, ceux qui se laissèrent influencer ne constituaient qu’une minorité.
La partie Nord et la partie Sud étaient reliées entre elles par plusieurs voies. A certains endroits de ces « chemins de voyage », particulièrement beaux, un des rois, demanda aux géants de placer des bornes de pierre. Ces mégalithes de roche pointus, d’environ cinq mètres de haut, étaient disposés comme s’ils avaient germé du sol. Leur objectif était d’inviter les voyageurs au repos et à la réflexion. Réflexion qui devait les amener à prendre conscience que la vie terrestre des hommes n’était au fond qu’un voyage fait
de mouvement et d’expériences destinés à les faire évoluer.
Un voyage qui se terminait pour eux sur Terre par le « dernier sommeil », avant qu’ils ne se réveillent peu de temps après heureux, à Avallon, le royaume des esprits.
Au début de cette histoire, c’est-à-dire environ cinquante ans avant la submersion, le système de gouvernement qui régissait le pays était bien organisé, fonctionnait parfaitement et avait l’assentiment de tous. Le pays était divisé en vingt-quatre districts.
Chacun possédait une capitale qui était dirigée par un gouverneur. Ce dernier, appelé « druide », très conscient de sa responsabilité était doué d’un grand savoir et empli de sagesse.
Afin d’éviter toute équivoque, il faut préciser ici que les druides Celtes et ceux de la Germanie du Nord qui n’étaient que des prêtres dont le savoir se fondait sur les sciences mystiques et qui vécurent des millénaires plus tard, n’avaient rien de commun avec les druides de l’Atlantide.
Outre les druides, il y eut toujours en Atlantide un roi qui assumait, aussi bien matériellement que spirituellement, sa haute charge. Le château royal, qui existait depuis des temps immémoriaux, s’élevait dans la cité de « Vineta », à la frontière du royaume du Sud et de celui du Nord. Le château, appelé « Asgrind », ce qui signifiait « Ombre d’Asgard », était composé de plusieurs bâtisses, de remparts, de galeries et de cours, qui s’étendaient bien au-dessus des falaises de la côte où une large muraille avait été élevée.
Le guide spirituel, dont le rang était même supérieur à celui du roi et des druides, s’appelait Gurnemanz. C’était un élu qui vivait à l’extrême nord du pays dans une grande demeure, faite de gros troncs d’arbres, dénommée « Maison de la Brume ». Ce qui n’était pas sans raison car des lacs et des ruisseaux s’évaporaient constamment des nuages de brume.
Depuis déjà des années, Gurnemanz lançait des avertissements pour prévenir de l’invasion des étrangers : « Fermez les ports, même pour ceux qui se présentent comme marchands. Donnez-leur des provisions et renvoyez-les d’où ils viennent ! » Lors de réunions qui avaient lieu dans la Maison de la Brume avec le roi et les druides, Gurnemanz avait souvent réitéré cette mise en garde.
« Ne prenez pas cet avertissement à la légère ! » s’était-il exclamé une fois presque désespérément. « Ces étrangers troublent votre foi pure et minent la confiance que vous avez dans les êtres de la Nature et volent ainsi la paix de vos esprits ! » Aucun de ceux qui étaient présents n’avait oublié ces paroles.
Mais certains druides n’étaient pas convaincus du danger que pouvait représenter si peu d’étrangers auprès du grand et sage peuple de l’Atlantide. Witu, le roi qui gouvernait en ce temps-là, et sa femme, Uwid, étaient, hormis quelques druides, les seuls à comprendre dans toute sa portée la mise en garde de Gurnemanz.
Les étrangers, cependant, étaient très rusés. Malgré la vigilance, ils continuaient à pénétrer dans le pays en empruntant plusieurs accès qui menaient jusqu’au sommet de l’île par le biais des anfractuosités dans les falaises. Ce qu’il advenait alors de leurs bateaux, personne ne le savait. Il est probable qu’ils pourrissaient
là où ils avaient été abandonnés ou bien la marée les refoulait en pleine mer.
Selon les recommandations de Gurnemanz, les druides interdisaient l’accès du pays aux étrangers. Malheureusement, cette interdiction qui ressemblait plus à une demande, était rarement respectée, sous prétexte qu’il fallait toujours aider un « naufragé » à recommencer une nouvelle vie.
« Bizarrement, c’étaient surtout les femmes qui s’engageaient le plus à assister les naufragés ». S’il ne s’était agi que des hommes, aucun des soi-disant « naufragés » ne serait resté dans le pays. Une partie des habitants de la ville portuaire de Ipoema, située dans un district du Sud, était constituée de bons navigateurs qui construisaient eux-mêmes leurs radeaux à voiles.
Lorsque les vents étaient favorables, ils partaient naviguer en pleine mer à la recherche de corail et d’éponges. Le corail, en raison de la splendeur de sa couleur, représentait un produit d’échange très prisé. A cette époque, curieusement, c’étaient surtout les hommes et non les femmes qui pouvaient voir les ondines. Autrefois, d’après la légende, des jeunes hommes, à cause de ces sirènes, s’étaient très souvent jetés dans les flots agités afin d’être « sauvés » par elles. Mais finalement, à force de voir les cadavres rejetés sur la plage, ils avaient fini par comprendre qu’elles n’appartenaient pas à l’espèce humaine.
Constamment les troubadours voyageaient, d’un district à un autre, avec leurs instruments de musique. D’une certaine façon, ils servaient les druides et aussi le roi, qui leur confiaient messages et décrets sur lesquels le peuple devait être informé. Les troubadours s’étaient toujours montrés dignes de la confiance de leurs supérieurs. C’est de cette manière et dans un délai très court que les messages étaient transmis. Ils pouvaient expliquer aussi au peuple l’intérêt de telle ou telle décision.
Les conteurs de légendes n’étaient pas rares non plus. En général, ils savaient rendre vivantes les légendes miraculeuses sur la force des géants, l’astuce des dragons, la prudence et la sagesse d’Adwari, le roi des gnomes. Les nombreux guides invisibles des enfants et des adultes, dénommés « Dons », que personne cependant n’avait encore jamais vus, constituaient même un sujet très apprécié des vieux conteurs de légendes.
Les Atlantes connaissaient aussi des signes d’écriture qui ressemblaient plus aux hiéroglyphes des Egyptiens qu’aux runes utilisées ultérieurement par les germains. Le symbole du Créateur Omnipotent était une croix à branches égales entourée d’un cercle ou d’un carré. Leurs ancêtres avaient déjà la connaissance de cette croix car on pouvait encore la discerner sur de très anciennes pierres d’autel en ruines ainsi que sur certains ressauts de roche.
Le symbole du chef spirituel suprême était une étoile à cinq branches, celui du roi un cercle à trois branches, et celui des druides, un cercle à une branche. Un trait horizontal signifiait la femme, un trait vertical l’homme, et un point voulait dire un enfant. Les géants étaient symbolisés par une massue et les gnomes par une pelle. Le signe de la déesse Atalante était formé de deux yeux avec un trait au milieu. Plus tard, des signes symbolisant le mal furent ajoutés. Un X représentait un mauvais esprit. Le X dans un cercle était le redoutable signe de la sorcellerie. Cinquante ans avant le cataclysme, il existait déjà nombres de signes d’écriture, que le roi et les druides pouvaient utiliser pour envoyer des messages gravés sur des tablettes de cire.
En Atlantide, il n’y avait pas de culte particulier pour les morts. Leurs corps étaient simplement enveloppés dans une épaisse couche de feuilles, de foin et de lianes puis enterrés profondément dans les champs réservés à la culture du lin. La tombe était recouverte d’une pierre blanche en calcaire sur laquelle était gravée une longue
barque. En ce temps-là, tous les Atlantes savaient, qu’après la mort, des barques les attendaient sur de magnifiques fleuves afin de les emmener au royaume des esprits.
Les pierres tombales, qui ne restaient que peu de temps sur les sépultures, étaient ensuite retirées par la famille du défunt et placées dans la cour de leur maison en sa mémoire. Le peuple des Atlantes était en ce temps-là le peuple de la Terre le plus évolué spirituellement. Ce savoir ne provenait pas des prêtres, car il n’y avait jamais eu de prêtre, ni de temple d’ailleurs. Ce peuple vénérait depuis les temps primordiaux le Seigneur, Créateur de l’Univers, qui se trouve à des hauteurs incommensurables.
Le Tout-Puissant avait désigné un régent pour gouverner le monde en Son Nom. Il était en même temps le Seigneur et le roi de tous les esprits de la création. Ce sublime Esprit sacré avait pour nom Parzival et son symbole était aussi la croix à branches égales. Mandaté par le Créateur, Parzival veillait aussi sur la Coupe, contenant le mystère de la vie et appelée Heliand.
Les ancêtres
des Atlantes avaient eu connaissance de l’existence de Parzival et de la Coupe Heliand par Kundri, la fille d’un roi, qui mourut très jeune. D’après ses déclarations, elle avait été envoyée sur Terre par un esprit d’un plan plus élevé afin de faire cette révélation au pur peuple de l’Atlantide. Après avoir accompli fidèlement sa mission, Kundri avait quitté la Terre.
Depuis lors, les Atlantes savaient que dans le Suprême Ciel se trouvait un Roi qui était leur Seigneur à tous. Leurs vies dépendaient de lui, car entre ses mains se trouvait aussi la Coupe contenant le mystère de la vie. Ce savoir les comblait de joie et de fierté. Mais en même temps, ils éprouvaient intuitivement qu’à tout instant, il leur fallait se montrer digne de leur condition humaine. Le Roi Parzival ne reconnaîtrait pas comme ses sujets les êtres humains indignes.
Les Atlantes pratiquaient leurs dévotions en plein air. A l’époque de la nouvelle et de la pleine lune, au lever du jour, ils se rendaient en processions jusqu’aux pierres d’autel que leurs ancêtres avaient fait placer par les géants au milieu des magnifiques forêts, en général des forêts de chênes. Arrivées sur place, douze femmes disposaient chacune en cercle sur l’autel une coupelle contenant une bougie allumée. Ensuite, ils entonnaient des chants de gratitude et de louange en l’honneur du Créateur et de Parzival,
son Roi et Seigneur. Ils n’oubliaient pas non plus Kundri, à qui ils devaient cette suprême connaissance sur l’Heliand.
Tous les habitants avaient la possibilité de participer aux solennités de remerciements, en effet, chaque province possédait plusieurs « forêts d’autels ». Les humains de cette époque n’adressaient leurs rares requêtes qu’aux êtres de la Nature qui étaient proches d’eux et qui vivaient dans leur environnement.
Grâce à Gurnemanz, les Atlantes avaient appris l’existence d’un esprit malin, très puissant, connu sous le nom de « Nyal ». Ils savaient aussi que ce Nyal n’était là que pour troubler les êtres humains terrestres et les inciter à commettre de mauvaises actions.
Gurnemanz vivait très à l’écart du peuple et pourtant, ses enseignements étaient très présents dans l’âme de la plupart des habitants de l’Atlantide. Certains avaient même l’impression qu’il se trouvait continuellement parmi eux. De même, avaient-ils toujours bien en tête qu’à plusieurs reprises, Gurnemanz les avait avertis que Nyal
deviendrait dangereux non seulement pour les étrangers mais également pour eux-mêmes.
Des changements s’étaient déjà opérés dans l’âme de certains, des changements qui les retenaient à des courants troubles. C’est seulement à l’heure de la décision qu’il deviendrait évident jusqu’à quel point ils en avaient été atteints. Parmi le peuple, nul ne pressentait à quel point la préoccupation de Gurnemanz était grande à leur égard. Le sage percevait très nettement les courants troubles venant du Sud qui se propageaient dans le pays et qui trouvaient écho, là où les créatures humaines étaient devenues spirituellement indolentes. Le temps, où il lui faudrait révéler au peuple de l’Atlantide le cataclysme qui devait s’abattre sur le pays, approchait.
Une ancienne tradition rapportait bien que cette terre serait un jour recouverte par les eaux de la mer. Cette tradition était connue de tous. Cependant, les Atlantes pensaient que ce phénomène naturel ne s’accomplirait qu’à une époque lointaine. Gurnemanz se donnait encore un an avant d’informer le couple royal, les druides et ensuite tout le peuple du tournant qui arrivait.
L’instant fatidique, que l’on pouvait qualifier aussi d’épreuve, était proche ! Tout dépendait de la façon dont les êtres humains accueilleraient cette nouvelle. Seraient-ils intérieurement encore assez purs pour spontanément avoir confiance en lui ? Ou l’étrange influence aurait-elle pénétré assez profondément dans leurs âmes pour altérer
leur capacité d’intuition ?
Alors que Gurnemanz se préparait pour ce jour et que le géant Chull lui montrait la nouvelle patrie choisie pour le peuple de l’Atlantide, des événements naturels se déclenchèrent qui effrayèrent le peuple. Jamais on n’avait vu des forces inconnues intervenir de façon aussi troublante dans le cours uniforme des phénomènes de la Nature.
Tout d’abord, ce fut les cyclones. Ils se déclenchèrent avec furie sur Terre et sur mer, arrachant les arbres même dans les forêts où étaient érigés les autels provoquant des glissements de montagnes, tandis que les pluies ininterrompues inondaient les immenses plaines du pays.
« La grande Atalante et probablement aussi quelques autres de nos protecteurs sont en colère contre nous ! » pensaient les anciens. « Il n’est jamais arrivé que nos terres cultivées et nos récoltes soient ravagées par des pluies ou des ouragans. Nos maisons d’abeilles n’ont jamais été renversées de leurs chevalets, comme c’est le cas aujourd’hui ! »
Parmi les animaux régnait également une certaine inquiétude. Quelque chose semblait les effrayer. Par exemple, les lézards longs de trois mètres, qui n’étaient pas sans rappeler une race éteinte de sauriens, abandonnaient leurs marais en se traînant sur les prairies et les terres cultivées. Les dragons se comportaient aussi d’une façon inhabituelle. Inquiets, ils volaient assez bas en claquant des ailes et en crachant leur haleine de feu sur la terre. Il faut dire que seuls les dragons qui ne servaient pas un « maître » avaient ce comportement.
L’apparition d’un homme, connu plus tard comme le prince Syphax, fut un événement tout particulier. Avec lui l’infortune entra dans le pays. Il exerça son influence démoniaque et destructive, principalement sur les jeunes garçons à peine sortis de l’adolescence. Les circonstances de son arrivée, mystérieuse et étrange,
firent grand bruit pour la bonne raison que c’est Brunhild, la fille du roi, qui le sauva.
Brunhild, âgée d’une vingtaine d’années, se promenait comme tant d’autres fois, au lever du jour, sur le rempart qui surplombait la plage pour observer à environ vingt mètres en contrebas les nombreuses espèces d’oiseaux marins rassemblés sur les galets. La première chose qui attira son attention ne fut pas les oiseaux mais un serpent marin dont le long cou semblable à celui des dragons émergeait près de la plage. Les serpents marins ne représentaient rien d’extraordinaire autrefois.
Mais autant que la jeune fille réussissait à se souvenir, personne n’avait vu une telle bête si près de la côte et du château royal. Alors qu’elle regardait encore avec un sentiment de malaise le long cou qui se balançait, son attention fut détournée par le comportement bizarre des oiseaux. Ils s’approchaient tour à tour d’un long objet à l’éclat argenté abandonné dans une dépression entre les galets.
Curieuse et intriguée, Brunhild descendit les marches raides jusqu’à la plage, se frayant avec effort un chemin parmi les grands oiseaux. Elle voulait voir ce qu’il y avait là-bas. Une créature humaine ! Surprise et effrayée elle regarda l’homme qui, malgré ses yeux fermés, ne donnait pas l’impression d’être mort. Ce visage, elle l’avait déjà vu en rêve, quelques jours auparavant.
Brunhild, comme étourdie, regardait le visage. Il était barbu, ses cheveux courts, noirs et bouclés étaient secs. Le front présentait des écorchures. L’éclat argenté qu’elle avait vu du haut des remparts était celui d’une cuirasse qui semblait entièrement faite de petites plaques d’argent.
Finalement, elle détourna son regard du visage du « mort », puis observa quelques instants les grands hérons marins qui, de leurs longs becs pointus, becquetaient la cuirasse d’argent. Repoussant les oiseaux, elle vit que l’homme portait de longs pantalons noirs et des bottines bizarrement pointues. La chemise qu’il portait sous sa cuirasse était également noire à longues manches.
A cet instant, Seyfrid, son frère, qui lui aussi aimait observer les oiseaux, apparut sur le rempart. Elle lui fit signe en désignant l’homme à ses pieds. « Va chercher de l’aide ! » s’écria-t-elle. « Il nous faut l’emmener et l’ensevelir ! » Il acquiesça d’un signe et s’éloigna. Seyfrid revint très rapidement, accompagné de quatre hommes.
La première chose qu’ils virent, en descendant les marches étroites, fut le cou dressé du serpent qui semblait observer attentivement la scène de ses grands yeux ronds.
« Laissons le mort, il appartient au serpent ! »
Lorsque Seyfrid vit les hommes hésiter, il cria à sa soeur :
« Repartons ! Le mort appartient au serpent, autrement il ne se serait pas approché autant de lui ! » répéta-t-il avec détermination.
Brunhild ne jeta qu’un regard de mépris à son frère, tandis qu’elle suppliait les hommes de transporter le mort en haut des remparts.
« Il porte une cuirasse argentée, peut-être est-il roi ! »
Avec réticence, les hommes suivirent la jeune fille qui marchait devant eux. Ils n’étaient pas superstitieux mais ils savaient interpréter correctement les signes et les avertissements que les êtres de la Nature leur transmettaient.
Arrivée devant le mort, Brunhild poussa un cri. Il se trouvait encore dans la même position cependant, ses yeux étaient ouverts et regardaient avec surprise les nombreux oiseaux qui l’entouraient. Seyfrid observa l’homme puis se détourna et remonta lentement les marches. Il ne toucherait pas à cet individu.
Contrariés, les quatre hommes s’approchèrent. En voyant que l’étranger était vivant, ils l’aidèrent à se relever et l’abandonnèrent aussitôt aux soins de Brunhild. Elle le prit par le bras et le conduisit lentement sur la plage jusqu’en bas des marches. Là, les quatre hommes durent intervenir de nouveau et le hissèrent littéralement jusqu’en
haut. Les jambes de l’étranger semblaient entièrement raides. Une fois au sommet, Brunhild l’adossa au rempart pour qu’il reprenne des forces. Entre-temps, Seyfrid avait rapporté cet incident au roi.
« Il ne peut s’agir que d’un naufragé ! » déclara Witu avec indifférence. « Je suis seulement surpris qu’il n’y ait aucun débris de navire sur la plage. L’homme est donc vivant ! Cela signifie que tout près d’ici quelque chose a dû arriver à son navire. »
« Mais le serpent ! » s’exclama Seyfrid très agité. « Une telle créature n’est jamais entrée dans notre baie ! »
Son fils avait raison. Il ne se rappelait pas non plus avoir vu, de ce côté de l’île, un de ces serpents. Du côté oriental, il était courant de les voir, et c’est justement dans cette région qu’il y a une caverne de stalactites avec un passage sur la mer.
« Il s’est approché ! » s’exclama Seyfrid agité. « L’homme gisait là, à l’endroit même où le serpent dressait son cou. Probablement qu’il était déjà mort, mais Brunhild, cette sotte, l’a ramené de nouveau à la vie ! » murmura Seyfrid.
Witu observa le cou du serpent qui ressemblait plus à celui d’un dragon et qui faisait au moins deux mètres de haut. Il vit aussi son énorme corps difforme, sa queue de plusieurs mètres de long qui frappait maintenant furieusement sous l’eau. Le roi sentit aussi intuitivement que l’apparition du serpent avait quelque chose de sinistre. Il dut faire un effort et c’est à contrecoeur qu’il se dirigea vers l’homme que sa fille venait de sauver.
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