Jésus de Nazareth (Page 3)

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Puis il y eut une nouvelle visite : une grande et belle femme, accompagnée d'un garçon à peine plus âgé que Jésus. Une immense joie envahit le coeur de ce dernier en le voyant. Qu'était-ce donc qui l'attirait si fortement vers le petit Jean ?

Sans poser la moindre question, il courut vers lui et le serra dans ses bras en jubilant. Il sentit que la même joie ardente s'éveillait en Jean. Ils allèrent dans le jardin, loin des grandes personnes. Ils se suffisaient à eux-mêmes. Ce qui vivait dans l'âme de l'un emplissait également celle de l'autre. Ce furent des heures bénies !

Élisabeth prit congé beaucoup trop tôt et elle emmena Jean avec elle, bien que les deux enfants eussent aimé rester ensemble.

Pendant des jours, Jésus ne parla de rien d'autre que de Jean. Il supplia sa mère de rendre bientôt cette visite et de l'emmener. Elle le lui promit. Elle avait remarqué elle aussi que Jésus, qui ne réclamait jamais de compagnon de jeux, avait trouvé là un enfant de même nature que la sienne.

Tant que Jacques fut encore tout petit, Jésus se sentit heureux d'avoir son frère pour lui seul. Mais plus le petit grandissait, plus il devenait évident qu'il n'était en rien différent des autres enfants. Il recherchait la compagnie des garçons du voisinage alors qu'il s'ennuyait auprès de Jésus.

Heureusement, plusieurs frères et soeurs arrivèrent, de sorte qu'il y eut toujours quelque chose à admirer, à gâter et à aimer. Mais dès que les petits commençaient à devenir indépendants, ils s'éloignaient de Jésus et se rapprochaient de Jacques en qui ils reconnaissaient un frère avec lequel ils étaient en affinité. Jésus en avait pris l'habitude et ne s'en attristait pas.

Mais, pour le moment, Jésus et Jacques étaient encore seuls tous les deux. Il apportait à son petit frère tout ce qu'il croyait susceptible de lui faire plaisir. Toutefois, quelque chose à manger ravissait davantage le petit qu'une belle fleur au parfum délicat.

Joseph avait confié l'âne à son aîné, comme il se plaisait à nommer Jésus depuis la naissance de Jacques. Il savait qu'il lui faisait ainsi une grande joie, car Jésus était toujours aussi attaché à l'«Égyptien», et le petit âne le lui rendait bien. S'il y avait une commission à faire dans le voisinage, Jésus pouvait monter l'Égyptien. C'étaient des journées particulièrement heureuses, que l'âne semblait apprécier lui aussi.

Dès que Jacques commença à marcher d'un pas chancelant sur ses petites jambes robustes, Jésus voulut le mettre sur l'âne. Mais Jacques prit peur et, même plus tard, on ne put le décider à monter l'Égyptien, qui resta donc la propriété incontestée de l'aîné.

Rabbi Méhu venait de temps en temps prendre des nouvelles de l'enfant. A chaque fois, la mère toute fière ne manquait pas d'amener Jacques, et plus tard aussi la petite Miryam ;elle ne comprenait pas que le docte rabbin n'éprouvât pas la même joie avec ces beaux enfants qu'avec Jésus. Lorsque le garçon eut cinq ans, Méhu eut un entretien sérieux avec Joseph.

«Maître, quelles sont tes intentions pour ce garçon ?» demanda le prêtre.

«Je pense qu'il sera charpentier et qu'il reprendra l'atelier après moi. Je suis âgé et ne pourrai plus subvenir bien longtemps aux besoins des miens. Ce sera alors à Jésus de s'en charger, et il le fera volontiers», ajouta-t-il.

Méhu fronça les sourcils.

«Charpentier ! Un enfant avec des dons pareils ! Joseph, tu ne parles pas sérieusement ! Ne vois-tu pas que Jésus est totalement différent de tous les enfants de son âge ?»

«Et d'après toi, Rabbi, que doit-il faire ?» rétorqua Joseph.

«Il devrait étudier afin de devenir prêtre du Très-Haut. Joseph, songe à ce que cela signifie : être prêtre de Dieu ! »

«C'est justement parce que j'y ai bien souvent réfléchi que je ne souhaite pas donner mon consentement. Jésus a sur Dieu des idées bien à lui, qui pourraient le mettre en désaccord avec ce qui est enseigné au temple. Je veux éviter cela. D'autre part, je ne voudrais pas non plus lui enlever ses idées, car elles sont grandes.»

«Mais, Joseph, lorsqu'il lui sera donné d'apprendre ce qu'on enseigne au temple, peut-être abandonnera-t-il de lui-même ces idées qui te paraissent si élevées. Il est encore trop jeune pour que nous décidions si nous voulons vraiment faire de lui un prêtre de Dieu. Je voudrais seulement que tu me permettes de l'instruire ; s'il devient plus tard charpentier, le savoir qu'il aura ainsi acquis ne pourra lui nuire, et s'il décide de devenir un érudit, il est bon que nous commencions de bonne heure.»

Méhu avait parlé avec chaleur. Le fils du charpentier lui tenait tout particulièrement à coeur. Il reprit :

«Joseph, peux-tu me faire part de l'une ou l'autre des grandes idées qui surgissent dans la petite tête de ton fils ?»

Malgré le ton ironique de ces paroles, Joseph sentit le vif intérêt du rabbin ; c'est pourquoi il consentit à répondre. Il n'avait jamais eu la parole facile, mais maintenant il lui était doublement difficile de parler. Il commença donc en hésitant :

«Nous disions récemment que nous sommes des enfants de Dieu, alors Jésus a dit :

- Père, crois-tu vraiment que nous sommes des enfants de Dieu ? Nous sommes Ses créatures ! C'est Lui qui nous a créés. Dernièrement, tu as fait faire dans l'atelier une statue en bois. Est-elle devenue ton fils pour autant ?»

«Comment cet enfant peut-il avoir de telles pensées ?» demanda Méhu presque avec impétuosité. «Qui l'influence ?»

«Personne, Rabbi. Il est tellement renfermé qu'il ne parle pas de ces choses, si ce n'est avec moi. Je me réjouis qu'il le fasse, car cela m'oblige à réfléchir longuement au sens profond que renferment ses paroles candides.»

Rabbi Méhu repartit tout songeur. Joseph avait évidemment raison de dire que l'esprit qui se manifestait chez cet enfant s'accordait mal avec l'enseignement qui était dispensé au temple, mais c'était justement pour cela qu'il ne voulait pas renoncer à l'instruire.

Ainsi, dès l'âge de cinq ans, Jésus entra à l'école du rabbin qui ne tarda pas à se rendre compte qu'il devait l'instruire à part. L'enfant comprenait avec une rapidité étonnante tant que Méhu parlait très simplement de Dieu et du divin. Mais dès qu'il ajoutait des interprétations aux faits ou aux récits, quelque chose en Jésus s'y opposait. Son visage perdait alors son expression radieuse pour devenir pensif et souvent même douloureux.

Méhu s'en aperçut très vite et, chaque fois que le rayonnement qu'il aimait tant disparaissait, il se demandait : «Qu'ai-je encore dit ?» Il découvrit alors que c'étaient toujours les interpétations des docteurs de la loi qui étaient cause de ce changement chez l'enfant. Étaient-elles trop élevées pour son esprit juvénile ? Cela aurait pu être le cas pour tout autre enfant mais, dès qu'il s'agissait de la connaissance de Dieu, Jésus saisissait sans aucun mal ce qu'il y avait de plus difficile. Il devait donc y avoir une autre raison. Méhu, qui se faisait vieux, songeait et réfléchissait, sans toutefois trouver de solution satisfaisante. Un jour que l'enfant était assis devant lui, le visage profondément marqué par la douleur, il demanda :

«Dis-moi, Jésus, ce que je dis te fait-il mal ?»

Jésus le regarda et répondit avec franchise :

«Pas tout, Rabbi. Tu dis beaucoup de choses belles et vraies, mais ce que tu viens de dire n'est pas exact.»

Le rabbin n'aurait accepté de personne une telle accusation, mais la bouche enfantine avait prononcé ces mots avec tant de naturel qu'il voulut en avoir le coeur net.

«Mon enfant, dis-moi ce qui te paraît faux.»

«Tu as dit que Dieu se révèle aujourd'hui encore aux docteurs de la loi, car eux seuls sont en mesure de Le comprendre. Ils seraient donc favorisés entre tous les humains ! Rabbi, crois-tu vraiment que Dieu fasse de telles différences ? N'est-Il pas la justice ?»

«Qu'est-ce que cela a à voir avec la justice ?» demanda le rabbin au comble de la surprise. Les docteurs de la loi, qui consacrent leur vie entière à la lecture des Saintes Écritures, doivent évidemment être favorisés en compensation.»

«Et ceux qui agissent pendant toute leur vie selon les Commandements de Dieu, comme mon père Joseph, ne sont-ils pas meilleurs que les érudits ?»

«Tu ne comprends pas ces choses, mon enfant. Tu es encore trop jeune.»

C'est ainsi que le rabbin coupa court à toute discussion, mais ces paroles demeurèrent vivantes en son âme.

Jésus se tut et retourna à ses difficiles exercices d'écriture.

Une autre fois, Méhu parla du Messie attendu.

«Il viendra dans tout le faste et toute la splendeur du ciel. Les anges et les hommes Le serviront. L'allégresse et la jubilation seront sur la Terre, car Il déliera tous les liens, Il rendra tous les êtres humains libres et heureux ! »

Méhu avait parlé avec une vive émotion, car il faisait partie de ces Juifs pour lesquels Celui qui viendrait était l'unique soutien et la seule espérance.

L'enfant écoutait attentivement, les mains jointes.

«Tous, Rabbi ?» demanda-t-il songeur. «Les pécheurs aussi ?»

«Il n'y aura plus de pécheurs à ce moment-là. Ils se convertiront tous au Seigneur. Mais les païens des autres peuples qui ne croient pas en Dieu seront damnés pour l'éternité. Ils brûleront dans le feu parce qu'ils n'ont pas reconnu Dieu !»

La voix calme de l'enfant se fit à nouveau entendre :

«Mais si personne ne leur a parlé de Dieu ?»

On n'avait encore jamais questionné ainsi le rabbin. Que devait-il répondre ? Existait-il des gens qui n'avaient encore jamais entendu parler de Dieu ? Bien sûr qu'il y en avait! »

«Mon garçon, tu me poses des questions auxquelles je ne peux répondre. Le Messie en décidera.»

«Je le crois aussi», dit Jésus satisfait.

L'instruction de Jésus, qui durait une heure ou deux, commençait le matin dès que le rabbin avait terminé son service au temple ; après quoi, l'enfant courait à la maison où toutes sortes de tâches l'attendaient. De très bonne heure, il s'était déjà occupé de l'Égyptien ; il ne l'oubliait jamais. D'ailleurs, on n'avait nullement besoin de lui rappeler ce dont il avait été chargé, et s'il faisait un travail à contrecoeur, cela ne se remarquait pas. La mine joyeuse, il vaquait à ses menues occupations, câlinait ses frères et soeurs et trouvait toujours le temps de se glisser dans l'atelier pour aller voir son père.

«Quand serai-je assez grand pour pouvoir travailler avec toi en tant que compagnon, père ?» demanda-t-il un jour avec une insistance particulière.

Joseph réfléchit avec la pondération qui lui était propre. Il ne voulait rien promettre qu'il ne pût tenir par la suite.

«Je pense que le moment en sera venu quand tu auras douze ans», promit-il.

Jésus contempla ses doigts. Douze ! C'était impossible à trouver !

«Permets que ce soit dix, père !» supplia-t-il. Joseph sourit

. «Disons que, si à dix ans tu en as toujours autant envie qu'aujourd'hui, j'essaierai, Jésus.»

Tout joyeux, l'enfant le remercia. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était être auprès du père. Cependant, il rendait aussi à sa mère toutes sortes de menus services à la maison et au jardin. Il était infatigable, tout particulièrement pour prendre soin des fleurs et récolter les fruits. Il allait aussi très volontiers à l'étable où il fallait s'occuper de nombreux animaux. Mais sa mère n'aimait guère qu'il aidât les domestiques. N'était-il pas le fils du maître ?

Ou peut-être pensait-elle parfois encore à son père, si noble et si chevaleresque ? Physiquement, Jésus lui ressemblait de plus en plus. Son maintien était incontestablement celui d'un Romain de la plus noble lignée. Contrairement aux enfants juifs, il portait la tête haute et saluait plus volontiers avec des mots qu'en inclinant son corps de façon exagérée, Ce qu'il avait dû apprendre à faire, tout comme eux.

Les années qui suivirent se déroulèrent dans le calme. Méhu était souffrant et devait souvent suspendre son enseignement. Au cours de ces semaines, Jésus, qui savait maintenant lire couramment, apprenait des passages entiers des prophètes ou des psaumes. Cela lui plaisait davantage que d'entendre Méhu essayer de lui expliquer les arguties des docteurs de la loi.

Or, il y avait longtemps que le rabbin ne pouvait plus se charger du service du temple. Un docteur de la loi, jeune et fort intelligent, était venu de Jérusalem pour le remplacer. Naturellement, il se chargea aussi d'instruire les quelques garçons qui fréquentaient l'école du temple. Il était donc inévitable qu'il demandât pourquoi l'un d'entre eux recevait une instruction particulière.

«J'y trouve du plaisir», dit Méhu de façon évasive. «Ce garçon est plus jeune que les autres et sa nature est bien différente de la leur. Même maintenant, j'aimerais le garder et reprendre son instruction dès que possible.»

«Cela est contraire au règlement, Méhu, tu le sais bien», dit sèchement le jeune zélateur. «Je verrai moi-même ce jeune Jésus qui se croit meilleur que ses camarades.»

Jésus reçut l'ordre de venir le lendemain à l'école avec les autres garçons. Il ne se demanda pas un instant s'il devait obéir ou non à cet ordre.

Mais quel vacarme régnait dans la petite pièce exiguë et malodorante ! Il fut salué par des exclamations.

«Regardez, voilà le rêveur ! » lui cria-t-on lorsqu'il entra.

Rabbi Jéhu profita de cette interpellation pour demander qui avait déjà été appelé ainsi autrefois. Les garçons souriaient bêtement, personne ne le savait. Mais Jésus donna une réponse claire et assurée et parla de Joseph et de ses frères de façon si captivante que Jéhu remarqua bientôt qu'il avait affaire à un esprit exceptionnel.

Après la leçon, il garda l'enfant pour continuer à l'interroger, et le résultat fut qu'il instruisit lui aussi Jésus à part. Il attendait beaucoup de ces heures.

Jésus avait été appliqué avec Méhu, bien qu'il se fût rendu chez lui sans éprouver de joie particulière, mais les heures passées auprès de Jéhu devinrent pour lui une corvée. Il se gardait bien de questionner le maître sur ce qu'il ne comprenait pas, car ses réponses étaient encore plus incompréhensibles ; de plus, elles lui étaient données d'un ton si sévère que l'enfant se renferma en lui-même.

Le maître ne remarquait pas que le visage de son élève changeait d'expression. Il se rengorgeait de toute la sagesse des docteurs de la loi et s'efforçait de donner à l'enfant une impression durable de leur sagacité.

Un jour, Jésus rentra de l'école et dit :

«Père, dois-je continuer à suivre les cours ? Je sais lire, écrire et compter, et les autres garçons n'en apprennent pas davantage.»

«Mais tu dois en apprendre plus qu'eux, mon Jésus», dit joseph avec bonté. «Rabbi Méhu veut faire de toi un docteur de la loi. Songe un peu, notre petit Jésus va devenir docteur de la loi !» Mais la joie qu'il s'était attendu à lire sur le visage de l'enfant de sept ans ne se montra pas. Jésus regarda son père avec effroi.

«Moi, un docteur de la loi ! Un hypocrite ! Un menteur ! Père, tu ne peux exiger cela de moi !»

L'angoisse vibrait dans la voix de l'enfant, et Joseph en fut touché jusqu'au fond du coeur.

«Non, mon enfant, si cela t'effraie, tu ne seras pas docteur de la loi. J'étais loin de penser que tu avais une si mauvaise opinion de ceux qui nous intruisent.»

Jésus ne répondit pas. La tête basse, il était là devant son père qui ne l'avait encore jamais vu ainsi et qui, pour l'encourager, demanda :

«Dis-moi, Jésus, que voudrais-tu donc être ?»

Sortant de ses profondes réflexions, presque inconsciemment, l'enfant répondit :

«Quelqu'un qui aide.»

«Que veux-tu dire par "quelqu'un qui aide ?" Explique-moi cela plus clairement.»

«Je voudrais aider tous les êtres humains, tous ceux qui commettent des péchés et ne le savent pas, tous ceux qui n'ont jamais entendu parler de Dieu. Oh! le rabbin dit qu'à cause de cela, ils devront brûler dans le feu éternel. Ce n'est pourtant pas leur faute si personne ne leur a annoncé Dieu ! »

D'ordinaire si joyeux et d'humeur égale, l'enfant avait lancé ces mots presque avec passion. Comme la détresse avait dû pénétrer profondément en son âme ! Joseph se reprochait de n'avoir pas parlé plus tôt avec lui de ces questions.

«Viens, Jésus, allons faire un tour. En chemin, nous pourrons parler de tout ce qui nous touche, toi et moi», dit-il simplement.

L'enfant poussa un soupir de soulagement. Maintenant, tout allait s'arranger. Quand le père saurait que la sagesse des docteurs de la loi était souvent fausse, il abandonnerait de lui-même tous ses projets.

Ils marchèrent ensemble à travers champs et, à la suite de la décision qu'ils prirent, Jésus connut son premier ennemi acharné.

Vers le soir, Joseph alla trouver Jéhu.

«Rabbi, j'ai à te parler.»

Avec des mots simples, Joseph exposa que, grâce à la bonté des prêtres, Jésus avait appris tout ce qu'un enfant de son âge pouvait comprendre. En apprendre davantage serait trop pour le moment et surchargerait son jeune esprit.