Un Voyageur au Pays des Esprits (Page 2) -----------

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Ceux d'entre vous qui connaissent la corruption des grandes villes sur la Terre sont à même d'imaginer l'opération. Les descriptions de nos propres faiblesses de caractère ternissaient tout l'éclat mondain de la vie terrestre. Le cœur humilié et contrit, nous devions rejoindre nos cellules pour méditer sur notre passé et sur la manière d'expier nos fautes dans l'avenir.

Nous éprouvâmes un grand soulagement à constater que, tout en nous décrivant nos fautes et leurs suites, on nous indiquait la manière de les réparer et celle de maîtriser nos envies mauvaises.

Nous fûmes instruits à protéger du mal, par nos futurs efforts, ceux-là mêmes dont nous avions été victimes en expiation de nos péchés.

Les "Frères de l'Espoir travaillants", ainsi qu'on les appelle, sont munis d'une toute petite lumière en forme d'étoile dont les rayons éclairent l'obscurité de la cellule où ils pénètrent et ainsi, partout où les Frères se trouvent, ils apportent la lumière de l'espoir.

Au début, j'étais moi-même si souffrant que je restais presque toujours allongé et fatigué dans ma cellule. Pendant que j'attendais qu'arrivât à nouveau jusqu'à ma porte, par le long couloir, cette étincelle tremblotante, je réfléchissais sur le temps terrestre qui pouvait bien s'écouler en même temps. Mais cet état d'abattement ne dura pas trop longtemps. Il en alla pour moi mieux que pour les pauvres esprits qui, outre leurs autres passions, étaient chargés en plus du vice de l'ivrognerie.

Je souffrais beaucoup pendant ce temps, aussi bien corporellement que psychiquement et spirituellement car, dans les plus basses sphères, l'esprit ressent également les souffrances corporelles. Par la suite, la souffrance devient de nature plus psychique et plus spirituelle dans la mesure où l'esprit progresse. Les enveloppes éthériques plus fines d'un esprit plus élevé deviennent presque insensibles à toute espèce de souffrance corporelle.

Pour moi arriva finalement le moment de quitter la "Maison de l'Espoir", fortifié par son enseignement, pour aller expier mes péchés sur le plan terrestre et dans les sphères plus basses où je m'étais attardé pendant ma vie terrestre.

Ma vision et mes autres sens s'étaient développés au point que je pouvais voir et entendre clairement, et parler distinctement. Maintenant, une lueur mate et incertaine, pareille au petit jour, m'entourait. Bien qu'en ses débuts cette trouble lumière fut à mes yeux fort bienvenue, je commençai bientôt à aspirer de plus en plus à une lueur du jour plus claire. Très vite, cette lueur terne d'un demi-jour me devint monotone et accablante.

Les régions dans la proximité du plan terrestre sont appelées les "Pays du Crépuscule". Ici viennent tous les esprits égoïstes et sensuels dont les âmes n'ont pu parvenir à un degré supérieur de développement. Mais ces habitants des "Pays du Crépuscule" se tiennent encore sur un degré au-dessus de celui des esprits fantômes du plan terrestre, effectivement liés à la Terre, c'est-à-dire attachés à leur lieu d'habitation précédent.

Mon travail sur Terre débuta dans ces endroits très visités que le monde appelle "établissements de plaisir" ou "maisons de tolérance", bien qu'aucun plaisir ne soit aussi fugace et n'aboutisse aussi sûrement à l'abâtardissement, préparé ainsi aux hommes pendant leur vie sur Terre.

J'avais l'occasion d'apprécier maintenant la valeur de l'expérience acquise pendant mon séjour à la "Maison de l'Espoir". Ce qui jadis me tentait fortement n'offrait plus pour moi aucun attrait. Je connaissais trop bien le genre de satisfactions que procuraient de tels plaisirs, ainsi que la dette à acquitter, pour succomber à la tentation d'utiliser pour moi-même le corps des mortels dont la surveillance m'était souvent confiée.

La Confrérie venait-elle à être avisée que son assistance était nécessaire au soutien d'un mortel en lutte ou d'un esprit malheureux, qu'aussitôt l'un des frères, celui tenu pour le plus apte, était envoyé à son secours. En pareil cas, on choisissait un frère qui, pendant sa vie terrestre, s'était trouvé dans un cas analogue à celui du nécessiteux et qui avait enduré la suite amère de ses péchés.

Environ trois mois plus tard, je fus convié par Ahrinziman à me préparer à un grand changement de situation. Il s'agissait de mon passage dans une sphère plus élevée.

On me déclara que j'avais surmonté mes convoitises terrestres et m'étais libéré de l'attraction de la Terre à tel point que je pouvais passer dans la deuxième sphère. Le passage d'un cercle d'une sphère plus basse dans celui d'une sphère plus élevée ne s'accomplit pas toujours durant un profond sommeil ressemblant à celui de la mort d'un être humain lorsqu'il abandonne son corps terrestre. Du fait qu'un esprit progresse et devient plus éthérique, cette transplantation est accompagnée d'un degré de conscience correspondant plus élevé, jusqu'à ce que, finalement, le passage d'une sphère à une autre plus élevée encore ressemble au remplacement d'un vêtement par un autre un peu plus fin: une enveloppe fin-matérielle est déposée et une autre plus éthérée apparaît. De cette façon, l'âme s'élève, son enveloppe devenant toujours moins terrestre et moins matérielle, jusqu'à la limite de la sphère terrestre après laquelle elle atteint le domaine de la sphère suivante.

Au retour d'une de mes visites sur la Terre, je me sentis envahi par un état d'engourdissement étrange. Je me retirai dans ma petite cellule du "Pays du Crépuscule" et m'effondrai dans un sommeil profond. Selon le temps terrestre, je restai environ deux semaines dans cet état. Pendant ce temps, mon âme abandonna son corps astral déformé pour apparaître, ainsi qu'un nouveau-né, dans une plus belle et plus pure enveloppe fin-matérielle, qui s'était formée par suite de mes efforts déployés pour surmonter le mal. Toutefois, ce ne fut pas comme un enfant mais comme un adulte humain que je naquis, ceci allant de pair avec mes expériences et ma connaissance qui avaient été celles d'un esprit mûri.

Il existe des mortels dont les expériences de la vie sont si restreintes et dont les facultés spirituelles ont été si peu soignées, qui sont demeurés d'un naturel si simple et si naïf, qu'ils ne peuvent naître que sous la forme d'un enfant dans le monde fin-matériel, quel que soit le nombre d'années qu'ait pu compter leur vie terrestre. Cela ne fut toutefois pas le cas pour moi. M'observant dans mon nouvel état, je constatai que mon corps fin-matériel lui aussi était lié à l'ancien degré que j'avais atteint dans mon existence terrestre.

Grâce à l'assistance d'amis spirituels, mon âme renaissante, en état d'inconscience complète, passa dans la deuxième sphère, où je demeurai allongé dans un sommeil sans rêve jusqu'au moment proche du réveil. L'enveloppe astrale que j'avais quittée fut dissoute dans la matière du plan terrestre, exactement de la même manière que pour mon corps terrestre que je quittai lors de ma première mort. La poussière redevient poussière, pendant que l'âme immortelle va renaître dans un état plus élevé.

Ainsi en alla-t-il de ma seconde mort, et je me réveillais à la résurrection de mon "Je" plus élevé.

Après un sommeil semblable à la mort, lorsque je vins pour la seconde fois à la conscience dans le monde des esprits, je me trouvais dans un environnement beaucoup plus agréable. Ici, au moins, régnait la lueur du jour. Si cette lumière était encore trouble, elle m'apparaissait comme un bienheureux changement auprès de la sombre nuit et de l'épouvantable demi-jour dans lesquels j'avais vécu.

Je reposais sur un lit d'édredon mou et blanc dans une pièce ressemblant à une propre chambrette terrestre. Une grande fenêtre devant le lit permettait d'embrasser du regard un vaste lointain avec des montagnes et un pays vallonné. On ne voyait certes aucun arbre, aucun buisson ni aucune fleur, exception faite des mauvaises herbes florissantes çà et là. Néanmoins cette pauvre végétation agissait sur l'œil d'une bienfaisante manière. Au lieu du sol dénudé du demi-jour, nous avions ici un tapis d'herbes et de fougères recouvrant le sol.

Cette région était nommée "Le Pays de l'Aube". La lumière ressemblait effectivement à celle qui précédait, sur terre, le lever du jour, avant que les rayons du soleil ne réchauffent la terre. Une teinte grise bleutée colorait le ciel et de petits nuages blancs apparaissaient dans le lointain comme de puissantes images stationnaires. Ceux des environs étaient chassés au loin. En fait, il y avait ici alternance de nuages et de lueur du soleil.

Bien que l'aménagement de la chambre dans laquelle je me trouvais ne fût nullement luxueux, il donnait cependant une impression de réel confort. Il me rappelait l'intérieur d'une maison de campagne de la Terre. Bien qu'il ne s'y trouvât rien de beau, il contenait toutefois tout ce qui était nécessaire et ne donnait pas cette impression de prison dénudée qu'avait mon ancien logement. Des images représentant des scènes de ma vie terrestre, dont la vue me rappela d'agréables souvenirs, me causèrent un réel plaisir. Et quelle joie! Car je remarquais également mon portrait-miroir, ma rose et ma lettre: tous mes trésors.

Je dirigeai mon attention sur le miroir pour voir ce que pouvait bien faire ma bien-aimée. Elle dormait, et son visage avait un heureux sourire, comme si on lui avait fait part, durant son rêve, qu'il m'était arrivé quelque chose d'heureux. Puis, j'allai à la fenêtre et regardai au-dehors sur la longue rangée de collines qui s'étendait devant moi, recouverte seulement d'herbes et de fougères. Longtemps j'ai regardé ce paysage ressemblant à un paysage terrestre mais toutefois différent, si particulièrement dénudé et pourtant si paisible! Déshabitués d'un tel spectacle par mon séjour dans les basses sphères, mes yeux saisissaient avec joie cette vue. La pensée que j'étais à présent éveillé à une nouvelle vie me remplissait d'une inexprimable et profonde reconnaissance.

Finalement je me détournai de la fenêtre. Découvrant une glace à proximité, je m'y regardai pour voir si quelque changement était survenu en moi. Je bondis en arrière avec un cri de surprise et de joie. Etait-ce possible? Etait-ce bien mon visage que je voyais là? Je regardai et regardai encore. Etait-ce vraiment moi? Ah! J'étais devenu à nouveau jeune! Je paraissais tout au plus avoir trente-cinq ans, ainsi qu'au temps de mon plus bel âge sur la Terre. Au "Pays du Crépuscule", mon aspect paraissait si vieux, si maigre et si misérable que j'évitais de me regarder. Je paraissais alors beaucoup plus laid qu'il aurait pu en advenir sur Terre si j'étais devenu centenaire. Mais maintenant j'étais jeune!

Je levai ma main. Elle était fraîche et ferme comme mon visage. Une nouvelle inspection de moi-même me satisfit encore davantage, car j'étais à nouveau sous tous les rapports un jeune homme dans la fleur de l'âge, mais pas ainsi, toutefois, que je l'avais été. Non! Il y avait dans mon visage un sérieux et une certaine expression indiquant la souffrance que j'avais dû subir. Je savais ne plus jamais pouvoir éprouver la joie débordante et insouciante de la jeunesse, car je ne pouvais redevenir et retourner là où j'avais été auparavant.

Pendant que je réfléchissais ainsi à la transformation que j'avais subie, la porte s'ouvrit et un esprit se glissa à l'intérieur. Comme moi désormais il était vêtu d'un long vêtement bleu sombre avec des bordures jaunes et portait sur la manche le signe de notre Ordre. L'objet de sa visite était de m'inviter à une fête célébrée en l'honneur de ceux qui, comme moi, venaient d'arriver des basses sphères.

- "Tout ceci est simple, dit-il. De même que nos fêtes. Toutefois, le sel de l'amitié assaisonnera la fête et le vin de l'amour nous rafraîchira tous. Aujourd'hui vous êtes nos hôtes et nous vous attendons tous pour vous souhaiter la bienvenue à vous qui avez soutenu un dur combat et remporté une respectable victoire."

Sur ce, il me prit par la main et me conduisit dans un vaste hall aux larges fenêtres, offrant une vue dégagée sur la montagne et sur un grand lac tranquille. De grandes tables étaient garnies pour un repas de fête et tout autour, des chaises nous attendaient tous. Il y avait, en bref, plusieurs centaines de frères arrivés avec moi, et quelques milliers d'autres qui se trouvaient là depuis quelque temps. Ceux-ci allaient de l'un à l'autre pour saluer les nouveaux-venus. Ici et là, l'un d'eux reconnaissait un vieil ami, un camarade ou quelqu'un à qui il avait prêté assistance ou dont il avait été lui-même assisté. Tous attendaient l'arrivée du président de la Confrérie dans cette sphère, lequel était appelé "Le Grand Maître".

Soudain on vit s'ouvrir les larges portes d'une des extrémités du hall et une procession fit son entrée. En tête s'avançait un très important et sublime esprit, habillé d'un riche vêtement de ce bleu que l'on peut observer dans les peintures de la vierge Marie. Ses vêtements étaient doublés de blanc et bordés de jaune, et une capuche jaune doublée de blanc lui retombait sur les épaules. Sur la manche on remarquait le symbole brodé de la "Confrérie de l'Espoir". Derrière cet homme suivaient environ cent disciples vêtus de bleu et de blanc, et tenant à la main des branches de laurier.

A l'extrémité surélevée de la salle se trouvait un fauteuil superbe avec baldaquin, blanc, bleu et jaune, où le Grand Maître prit place, après nous avoir tous salués. Les disciples se rangèrent en demi-cercle derrière lui.

Après une prière d'action de grâce au DIEU TOUT-PUISSANT pour nous tous, le Maître se tourna vers nous avec les mots suivants:

-"Mes frères! A vous qui vous êtes rassemblés ici pour souhaiter la bienvenue à ces pèlerins qui doivent, pour quelque temps, trouver repos, paix, amitié et amour dans notre "Maison de l'Espoir", et à vous aussi, nos frères itinérants que nous voulons honorer en qualité de vainqueurs dans le grand combat contre la tentation et le péché, à vous tous nous offrons notre plus cordial salut. Recevez, comme membres de notre grande Confrérie, le signe extérieur de notre hommage, que nous vous offrons parce que vous l'avez honnêtement gagné. Puisse la grande sensation de bonheur qui traverse votre âme vous inciter, dans un amour fraternel, à tendre la main à tous les nécessiteux et à tous les combattants que vous avez laissés dans les ténèbres de la vie terrestre et dans la sphère du plan terrestre."

On se demandera comment un banquet peut bien avoir lieu dans le monde des esprits. Mais, même sur Terre, tout votre plaisir lors d'une telle fête ne consiste pas seulement en la nourriture que vous prenez et le vin que vous buvez, car chaque fête vous apporte également des joies de nature spirituelle. Ainsi, vous pouvez croire qu'un esprit, lui aussi, éprouve un besoin de nourriture quelconque. Nous en avons besoin et mangeons, bien que nos repas ne soient pas de matière si grossière que les vôtres. Il n'y a pas chez nous de viande ni de choses analogues, excepté dans les plus basses sphères où les esprits liés à la Terre se procurent, par ceux qui sont encore vivants, la satisfaction de leurs convoitises animales.

Dans cette seconde sphère, par contre, on trouve les fruits les plus délicieux, qui sont pour les yeux translucides et qui fondent dans la bouche quand on les consomme. Il y a aussi du vin semblable à un pétillant nectar. Il n'occasionne toutefois pas d'intoxication mais incite à en réclamer encore. Il n'y a rien ici, malgré tout, de disponible qui puisse satisfaire une grossière envie de manger, mais seulement de succulentes douceurs et du pain léger. Le banquet se composait de ce repas et de cette boisson. Pour ma part, je n'ai consommé que ces fruits délicieux que je voyais pour la première fois dans le monde fin-matériel. On nous apprit que ces fruits étaient réellement le produit de notre propre travail, qui s'était développé à la suite de nos efforts au service des autres dans la partie fin-matérielle de notre vie. Après que le banquet eut pris fin, nous nous entretînmes encore quelque temps et un chant de grâce auquel tous participèrent clôtura la fête.

Maintenant, c'était une heureuse période qui commençait pour moi; une cure de repos et de récupération que je passais la plupart du temps auprès de ma bien-aimée. Certes, elle ne comprenait pas encore tout ce que je lui disais, mais quand même beaucoup, et mes visites chez elle me prenaient tant de temps qu'il me restait à peine le loisir de fouiller les merveilles du "Pays de l'Aube" dont j'étais devenu l'habitant.

Bientôt une nouvelle surprise me fut réservée. Au cours de mes déplacements, depuis ma mort, je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer l'un de mes parents arrivés avant moi dans le monde des esprits. Cependant lorsque, un certain jour, j'arrivai en visite chez ma bien-aimée, elle se montra fort mystérieuse à cause d'un message qu'elle avait reçu et qu'elle devait me transmettre. Elle me raconta peu après qu'un faire-part venant d'un esprit l'avait atteinte et que cet esprit prétendait être mon père. Il avait désiré qu'elle me transmette son message. Je fus saisi à ces mots d'une telle agitation que je pouvais à peine parler. Sur Terre, j'avais beaucoup aimé mon père, car ma mère était morte si tôt que je ne m'en souviens que très faiblement. Mais mon père était tout pour moi.

Il prenait part avec joie et fierté à tous les succès de son fils et fondait les plus grands espoirs sur son avenir. Lorsque je fis naufrage dans ma vie, je vis que mes défaillances lui avaient brisé le cœur. Il ne survécut pas longtemps à l'effondrement de tous ses espoirs. Je ne pouvais penser à lui, après sa mort, qu'avec douleur et avec la honte la plus profonde.

Je ne pourrais répéter ses paroles ni dépeindre l'impression qu'elles firent sur mon âme. Ces paroles tombèrent sur mon âme comme la rosée sur une terre languissante. Le père de la parabole biblique a eu certainement de semblables paroles d'amour et de bienvenue pour son fils prodigue. Combien je sanglotais à entendre ma bien-aimée me répéter son message et combien j'aspirais à revoir mon père et à nouveau me reposer sur son cœur !