Dans les forêts d'Afrique (Page 2)

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Quelques jours avaient passé. Le soleil brillait de tous ses feux au-dessus de Tuimah- Uru, l'agglomération des gens de Tui-mah. Il brillait au-dessus d'un ensemble de huttes rondes qui ressemblaient à des corbeilles renversées ; elles étaient faites de paille, de branches et d'herbes tressées. A la base de ces huttes se trouvait une ouverture par laquelle il était impossible de pénétrer debout : on ne pouvait y entrer qu'en rampant, à la façon des animaux.

Cependant, en haut, là où la pente raide de la corbeille passait à la rondeur du couvercle, plusieurs trous obliques laissaient bien pénétrer la lumière et l'air, mais pas la pluie, si toutefois celle-ci ne venait pas traîtreusement de côté. Dans ce cas, on était bien obligé de supporter l'humidité. A l'intérieur, la hutte entière était tapissée de peaux et proprement entretenue. Celui qui la salissait n'avait plus jamais le droit d'y entrer.

A certaines époques de l'année, on allait même jusqu'à secouer les peaux à l'extérieur et à les exposer aux rayons du soleil afin qu'elles absorbent sa force bénéfique. Si les hommes rapportaient de nouvelles peaux, on donnait les anciennes, la plupart du temps aux veuves. Adossé à ces huttes singulières, du côté protégé du vent, on avait construit une sorte de hangar ouvert, en bois, où tous les ustensiles de la famille étaient entreposés.

C'était la fierté des femmes d'avoir des coupes, des corbeilles, des couteaux et des récipients aussi beaux que possible et de les ranger en un alignement impeccable. Les outils et les armes des hommes étaient appuyés sur le côté. Il y avait également un coffre en pierre dans lequel on rangeait les vêtements. La plus grande ambition des femmes était de remplir ce coffre jusqu'au bord avec des pièces travaillées avec art.

En dehors de l'agglomération, jusqu'à une distance considérable, paissaient d'importants troupeaux de chèvres, de moutons, de vaches, de buffles, ainsi que des chevaux zébrés au poil hérissé. Les hommes choisissaient soigneusement les pâturages pour les animaux qui leur appartenaient en commun. Ils étaient responsables envers la tribu entière du bien-être des troupeaux qui leur étaient confiés.

Quand arrivait la tonte des moutons, on mettait la laine en réserve jusqu'au moment où les femmes pouvaient en faire quelque chose. Alors Bu-anan la distribuait suivant le nombre de membres que comportait chaque famille, et il incombait aux femmes d'en tirer le meilleur parti. Il en allait de même pour les peaux de chèvre avec lesquelles les hommes savaient fabriquer un cuir souple qui servait à confectionner leurs vêtements de fête.

La véritable occupation des hommes était l'élevage du bétail et la chasse. De plus, ils préparaient le cuir, construisaient des cases et faisaient les plus gros travaux. Les femmes cultivaient les quelques champs à proximité des cases. Il y poussait une sorte de millet avec lequel, après l'avoir écrasé entre de grosses pierres, elles faisaient le pain en commun. Avec le lait de chèvre, ce pain constituait pour tous la nourriture de base.

Quant aux vaches, on ne prenait pas leur lait ; les hommes pensaient que cela ferait mourir les veaux. Or, ils désiraient avoir beaucoup de jeunes bêtes parce qu'ils préféraient leur viande à celle des animaux plus âgés. Les enfants, que l'on faisait travailler dès leur jeune âge, étaient tenus de chercher des dattes, des figues et d'autres fruits pour compléter la nourriture. On leur faisait également ramasser des oeufs qu'ils pouvaient prendre à certains oiseaux, avec la permission de Buanan.

Non loin de l'agglomération se trouvait un lac assez profond, mais son eau ne pouvait rafraîchir ni hommes ni bêtes car elle était la plupart du temps grise et marécageuse. Beaucoup de grands animaux venaient s'y abreuver le soir ; en outre, ces eaux grouillaient d'affreux crocodiles qui y vautraient leur corps couverts d'écailles. Par bonheur, une petite rivière alimentait ce lac. Avant qu'elle s'y déverse, on avait pu l'amener dans une sorte de bassin construit en pierres, où l'on pouvait puiser l'eau à volonté.

Certes, si la pluie ne tombait pas pendant un certain temps, il pouvait y avoir pénurie, mais Anu leur venait toujours en aide. Par cette belle matinée ensoleillée, Bu-anan sortit de sa case. C'était la plus belle et la plus grande de l'agglomération, et elle y habitait seule. Ses femmes vivaient dans deux logements tout proches, et les serviteurs noirs, les esclaves, logeaient encore un peu plus loin, dans une vaste hutte ronde.

Les femmes avaient étendu un tissu blanc devant l'entrée de la hutte pour que Bu-anan ne salisse ni sa robe ni ses mains lorsqu'elle sortait en rampant. Il n'était guère facile de se glisser hors des huttes à la manière des animaux et de se remettre debout immédiatement. Bu-anan maîtrisait cet art difficile avec une perfection telle que ce qui provoquait souvent des rires chez les autres paraissait gracieux chez elle.

Pour sortir, bien des femmes se roulaient en boule, et il leur fallait un certain temps avant d'être capables de se relever. Une fois debout, la Mère blanche se rendit tout de suite à la rivière pour se mouiller le visage et les mains, puis elle s'assit sur la berge et trempa ses pieds dans l'eau courante. A cet instant, une femme s'approcha d'elle. “A quoi pense Bu-anan ?” demanda-t-elle avec une confiance mêlée de respect.

Bu-anan tourna la tête. “C'est toi, Pa-uru ?” dit-elle étonnée. “Je te croyais en train de tisser depuis longtemps !” La femme perçut bien le reproche mais, pour une fois, elle fit semblant de ne pas l'entendre. “J'ai installé ma fille Pa-un au métier à tisser et je suis partie à ta recherche, Mère blanche. J'ai une chose importante à te demander.” Bu-anan sortit les pieds de l'eau et se tourna vers son interlocutrice. “Parle !” dit-elle, et ses yeux étaient plus aimables que ses paroles un peu sèches.

“Tu sais, Bu-anan, que je ne suis pas née dans cette tribu. Amru, mon mari, m'enleva un jour lorsqu'il me rencontra durant la chasse au jaune. Cela me convenait, et je suis restée avec plaisir. Mes parents ont pensé que j'étais morte.” “Comment le sais-tu, Pa-uru ?” lui demanda Bu-anan. “Peut-être t'ont-ils cherchée ?” “Je sais qu’ils ne l'ont pas fait, car depuis ce matin à l'aube mon frère se trouve dans notre case. Il s'est égaré en chassant. Hier, notre feu a attiré son attention sur l'agglomération, mais il n'a pas osé s'approcher et il est resté couché derrière le rempart d'épines. Sans doute s'est-il endormi.

Aujourd'hui, il est venu à ma recherche parce qu'il m'a vue et reconnue hier. Maintenant, il est chez nous.” La femme termina son récit avec un soupir de soulagement. Son discours lui paraissait extrêmement long. Plusieurs pensées traversèrent Bu-anan, mais il fallait les réserver pour plus tard. Pour le moment, elle devait répondre à la question que la femme n'avait pas prononcée. “Et maintenant tu voudrais savoir si tu peux le recevoir chez toi ? N'en est-il pas ainsi, Pa-uru ?” lui demanda-t-elle aimablement. La femme acquiesça.

Bu-anan réfléchit pendant quelques instants. On aurait dit qu'elle parlait à quelqu'un, mais la femme ne voyait personne. Puis Bu-anan releva la tête et déclara : “II n'est pas d'usage chez nous de refuser le gîte et la nourriture à ceux qui se sont égarés. Les Tuimahs n'ont pas non plus à craindre qui que ce soit. Si ton frère voit que tu es heureuse, il laissera ton mari en paix.” “Je te remercie, Bu-anan. Demain, au lever du soleil, mon frère partira.” La femme s'en alla rapidement. Toutefois, Bu-anan se mit à réfléchir.

Elle avait cru que la place réservée à la veillée était à l'abri des regards indiscrets. Et voilà que, sans qu'on s'en aperçoive, un étranger avait dormi derrière le rempart, à l'abri de tous les regards ! Cela ne devait plus se renouveler. Certes, les Tuimahs n'avaient rien à cacher. Mais leurs voisins étaient des tribus agitées qui sortaient souvent pour enlever des jeunes filles. Il n'était pas bon de leur en fournir l'occasion par une insouciance aveugle.

De plus... si, en présence de la femme, elle n'avait pas montré son inquiétude, elle prévoyait cependant qu'avec le retour du frère parmi les siens, des difficultés surgiraient pour la tribu entière. Le mieux serait que la femme reparte avec son frère, mais il serait inhumain d'attendre cela d'elle. Il fallait donc laisser faire les choses ; Anu apporterait son aide ! Bu-anan se leva et se dirigea vers une case à côté de laquelle résonnait le claquement d'un grand métier à tisser.

Plusieurs femmes étaient assises et travaillaient en s'accompagnant d'un chant, toujours sur la même note et variant uniquement selon la force avec laquelle le son était émis. La Mère blanche examina le tissage et complimenta celles qui travaillaient. Elle allait d'une case à l'autre pour voir si le travail était bien fait. Une inquiétude inhabituelle s'était emparée d'elle. Elle s'en rendit compte et s'efforça de retrouver son calme dès que possible afin de pouvoir se concentrer.

Si elle ne possédait pas la paix intérieure, comment pouvait-elle l'exiger des autres ? C'est alors que, sans qu'elle s'y attende, elle rencontra un homme apparemment désoeuvré qui jetait de tous côtés des regards perçants et paraissait même compter ses pas ou du moins marcher selon un certain rythme. S'étant concentrée quelques instants, elle sut ce qu'elle avait à faire. Elle interpella l'étranger : “Qui es-tu, étranger, et comment se fait-il que tu te promènes par ici, alors que les hommes ont quitté cet endroit ?”

“Qui es-tu, femme, pour oser m'adresser la parole ?” rétorqua-t-il en guise de réponse. L'homme ne désirait pas donner de renseignements sur lui-même ni sur ce qu'il faisait. Il était encore moins dans les intentions de Bu-anan de se laisser ainsi écarter. “Tu ne sembles pas être habitué aux bonnes manières, sinon tu saurais que, même s'il séjourne comme hôte quelque part, un étranger doit se conformer aux usages qui y ont cours. Chez nous, les hommes partent au travail dès le lever du jour et l'agglomération est réservée aux femmes.

S'ils en sont empêchés pour une raison quelconque, ils ne quittent pas leur case. Tu le sais à présent, et je te prie de te plier à ces règles.” Ce n'était pas du tout cela qu'elle lui aurait dit lorsque plus tard elle serait allée le trouver, mais comme la rencontre avait eu lieu plus tôt que prévu et de façon inattendue, toute réflexion avait été oubliée. Elle avait dû parler comme elle venait de le faire. L'homme considéra cette femme si différente de toutes les autres et qui osait parler à un homme de cette façon.

Pourtant, il ne se tint pas pour battu. “Chez nous, ce n'est pas la coutume de voir les femmes adresser la parole à un homme”, dit-il d'un ton méprisant. “Je te renvoie tes paroles : Tu parais ne pas être habituée aux bonnes manières.” “Je suis Bu-anan”, répondit la femme avec dignité, comme si cela expliquait tout. L'homme se mit à rire. “Tu t'appelles la Mère blanche ? Qu'est-ce que cela signifie ? Va retrouver tes enfants, Mère blanche, je pense qu'ils te réclament !” II se détourna avec mépris, prêt à reprendre ses investigations. Il fallait l'en empêcher à tout prix.

Bu-anan se rendait clairement compte qu'il était venu dans l'agglomération sous prétexte de s'être égaré; il n'était nullement le frère de Pa-uru qui l'avait reçu en toute bonne foi. Comme Ra-a, dont elle avait raconté l'histoire, elle pria Anu de lui donner force et sagesse. Puis elle dit tranquillement, avec beaucoup d'autorité : “Trop de paroles inutiles ont déjà été prononcées ! Tu es venu chez nous sans y être invité. Maintenant, tu resteras jusqu'à ce que nous voulions bien te laisser partir !”

Il répondit immédiatement : “Comment pourriez-vous me retenir, vous autres femmes ? Il y a bien longtemps que vos hommes sont partis loin d'ici. Je resterai tant qu'il me plaira ! Et ensuite je m'en irai, ni plus tôt, ni plus tard !” Bu-anan respira profondément, puis elle émit un cri de hibou fort et plaintif qu'elle répéta deux fois. L'homme eut l'impression qu'elle avait lancé un sortilège. De toutes parts arrivaient des hommes à la peau sombre, à peine vêtus, sautant par-dessus tous les obstacles.

En un instant, il se trouva si étroitement encerclé qu'il ne pouvait plus bouger, bien que personne ne l'eût touché. Tel un rempart de pierres, ces gens aux corps trapus et vigoureux, quoique petits, l'entouraient. Ils lui tournaient le dos et avaient les yeux fixés sur Bu-anan qui, soulagée, respira profondément. “Emmenez cet homme !” dit-elle d'un ton qui ne laissait pas soupçonner son hésitation antérieure. “C'est un étranger qui s'est introduit chez nous grâce à un mensonge. Il est venu nous espionner. Ne le laissez pas s'échapper !”

Les noirs lui répondirent à mi-voix, puis l'étranger se sentit saisi et emmené irrésistiblement. Il ne fut pas maltraité, mais la force qu'on lui opposait était si grande que toute résistance aurait été vaine. On l'emmena rapidement hors de l'agglomération. Après avoir parcouru une assez longue distance, les hommes s'arrêtèrent. L'étranger se trouvait devant l'entrée d'une caverne profonde. On lui fit signe d'y pénétrer. Il obéit, mu par la curiosité.

Plusieurs hommes le suivirent en le poussant devant eux dans un dédale de passages étroits qui semblaient courir sous la terre. “Que fabriquez-vous ici ?” leur demanda l'homme, mais il ne reçut pas de réponse. Sa route prenait fin à cet endroit. Il se trouvait dans une pièce assez grande et dans laquelle la lumière du jour ne pouvait pénétrer. De gros fagots y étaient empilés. On en alluma un avec les torches qu'on avait apportées et on le posa sur une dalle de pierre, puis un des hommes désigna un endroit couvert de peaux déchiquetées.

A peine l'étranger y avait-il pris place que les autres le quittèrent et fermèrent l'entrée de la pièce avec un énorme bloc de pierre qui en avait exactement les dimensions. De toute évidence, cette caverne était la prison de la tribu. Deux des noirs s'installèrent commodément au pied de l'entrée avec des ricanements de satisfaction. Ils étaient chargés de surveiller l'étranger, mais une certaine joie maligne de l'avoir emprisonné leur rendait la tâche agréable.

Les autres repartirent presque en courant pour reprendre le travail qu'ils avaient abandonné lorsque le cri de hibou avait retenti.