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Mohammed, vie et oeuvre du précurseur en Arabie (Page 2)
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Si Amina avait su que Mohammed refuserait d'aller à l'école, elle se serait battue pour lui comme une lionne. Elle eut du mal à retenir ses larmes et attendit ce qu'Abd al Muttalib avait encore à dire.
De la même voix distante, il demanda si Amina ne manquait de rien et si tous ses désirs étaient comblés.
Elle répondit par l'affirmative.
De nouveau, il la considéra attentivement, comme s'il voulait voir si c'était le moment de continuer à parler de ce qui lui tenait à coeur. Il vida précipitamment le contenu de deux des minuscules tasses et dit :
«Tu es encore jeune et très belle, Amina. Il n'est pas juste que tu passes ta vie seule, allongée sur un sofa. Dieu t'a pris ton époux, mais notre loi t'autorise à te remarier.
Abu Talib, mon plus jeune fils, t'offre sa main par mon intermédiaire. Il veut te considérer comme un héritage de son frère. Tu seras riche et estimée, et le bonheur fleurira à nouveau autour de toi, comme au début de ton mariage. »
Il se tut et la regarda, plein d'espoir, mais Amina ne répondit pas. Elle avait bien songé, parfois, à l'usage permettant aux plus jeunes frères d'épouser la veuve de l'aîné, mais elle avait espéré y échapper.
Abdallah avait été un bel homme. Abu Talib était bossu et boiteux. L'idée d'un mariage avec cet être difforme la faisait frémir. Mais elle ne pouvait exprimer tout haut ce qu'elle pensait. Se ressaisissant rapidement, elle dit d'une voix douce :
«Père de mon époux, je vous remercie, toi et Abu Talib, de votre bienveillance mais, à la mort d'Abdallah, j'ai fait voeu de ne pas me remarier avant sept ans, et je veux tenir ma promesse. C'est ma façon de lui témoigner tout l'amour et tout le respect que,je lui dois.»
Le vieil homme la regarda plus aimablement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors :
«Ce voeu t'honore, Amina. D'ordinaire, les jeunes veuves peuvent à peine attendre le moment de se remarier. Je dirai à mon fils de patienter encore douze mois. Ensuite, nous préparerons le mariage qui devra être somptueux. »
Il se leva, sûr d'être parvenu à ses fins. Il pouvait retourner à ses affaires. Mais il lui fallait tout d'abord aller chercher Mohammed et l'emmener avec lui pour empêcher que sa mère n'aille lui mettre quelque idée en tête.
Il n'avait rien à craindre. Les projets matrimoniaux d'Abu Talib avaient étouffé chez Amina tout autre sentiment. C'était affreux ! Amina appela Sara et déversa sur la fidèle servante tout ce qu'elle avait sur le coeur.
«Maîtresse,» lui dit cette dernière pour la consoler, «Abu Talib est bon et il aime Mohammed comme s'il était son propre fils. Je les ai vus souvent ensemble comme deux amis. »
Sara n'aurait pas dû dire cela. La jalousie brûla à nouveau dans le coeur si vulnérable de la jeune femme.
«Il veut détourner mon fils de moi afin que j'accède plus rapidement à ses désirs. Mais cela n'arrivera pas. J'ai réussi à gagner un an de liberté. En un an, il peut encore se passer bien des choses !»
Toutes les tentatives que fit Sara pour la raisonner tombèrent sur un sol stérile. La servante prit donc le parti de se taire et de laisser faire le temps.
«En un an, il peut se passer bien des choses», avait dit Amina. Six mois ne s'étaient pas écoulés que la belle femme gisait sur son lit de mort. L'une des épidémies qui se déclaraient de temps à autre l'avait sournoisement atteinte et avait mis fin à ses jours.
Sara l'avait fidèlement soignée. Voyant que l'âme cherchait à se séparer du corps, elle avait apporté un crucifix en os à la mourante, pour lui procurer consolation et soutien.
Amina l'avait longuement regardé, puis elle avait fermé les yeux.
«Sara, parle-moi de l'enfant de Bethléem», demanda-t-elle d'une voix éteinte. «J'ai peur de la mort, et la croix ne parle que d'elle.»
Et Sara avait parié de la miséricorde de Dieu, de l'Amour incommensurable qui avait envoyé Son propre Fils pour pouvoir encore sauver l'humanité corrompue. Elle parla de la vie du Fils de Dieu et de Son entrée triomphale à Jérusalem.
Mais cela n'apporta aucune paix à la mourante dont la jolie tête ne cessait de s'agiter sur les coussins.
Bien que sachant qu'il risquait la contagion, le vieil Abd al Muttalib était entré dans la pièce à l'insu des deux femmes.
«Dis-moi quelque chose qui me rende la mort facile, Sara», supplia la mourante.
Tandis que la servante réfléchissait, une voix paisible s'éleva dans la pièce :
«Et même dans la vallée de l'ombre de la mort, je ne crains aucun mal ; car tu es près de moi! »
Abd al Muttalib avait prononcé ces paroles lentement et solennellement, la main droite - que la pierre d'un brun doré illuminait - levée au-dessus de la couche d'Amina.
«Père», murmura-t-elle, «je veux bien que Mohammed devienne juif.»
Elle ne lui avait encore jamais donné le nom de père. Il lui était venu naturellement sur les lèvres en cette heure où Abd al Muttalib apportait la consolation nécessaire à son âme inquiète.
Et il continua à prier, récitant l'un après l'autre des psaumes extraits du Livre des Rois, jusqu'à ce que le souffle de la jeune femme se fût éteint et que son âme eût commencé à se détacher.
Sara s'était effondrée, en larmes, au pied du lit. Amina, qu'elle avait aimée comme une soeur, était morte. Toutefois, elle ne pleurait pas sur cette mort, mais sur sa défaillance qui devait entraîner de si funestes conséquences.
En cet unique instant où elle aurait pu montrer au vieillard combien le christianisme était plus réconfortant et mille fois supérieur à toute autre religion, les mots lui avaient manqué.
Il fallait éloigner le corps aussi vite que possible de la maison. Abd al Muttalib fit le nécessaire pour protéger sa maisonnée contre tout danger ultérieur.
A l'école, Mohammed n'eut connaissance du départ de sa mère qu'une fois la dépouille mortelle ensevelie dans le rocher, à côté de celle de son père.
Il pleura celle qui n'avait eu pour lui que de l'amour, mais son chagrin fut de courte durée. Il s'habitua vite, au lieu d'aller voir sa mère, à rendre visite tous les mois à Sara qui avait quitté la demeure d'Abd al Muttalib pour vivre à présent avec son mari, dans une charmante petite maison située au centre de la ville.
Afin de rattraper ce qu'elle croyait être sa faute, la vieille servante profitait de ces occasions pour parler de l'enfant jésus à Mohammed qui l'écoutait attentivement.
Il savait que, sur son lit de mort, sa mère avait accepté qu'il devienne juif,
mais cela le laissait indifférent. Il assimilait avec ardeur tout ce qu'il pouvait apprendre à l'école.
Quand les maîtres parlaient du Messie annoncé, un sourire qui n'avait rien de celui d'un enfant glissait sur ses traits. Il savait que ce Messie était déjà venu et avait été assassiné par le peuple. Il employait toujours intentionnellement, même devant Sara, le terme «assassiné».
Elle le réprimandait alors en lui disant que la mort sur la croix avait été voulue par Dieu. Il lui répondit un jour avec véhémence :
«S'il en est vraiment ainsi, Sara, tu m'enlèves aussi la foi en Dieu ! Quel père laisserait assassiner son enfant de plein gré ? Et j'ai toujours entendu dire que Dieu était meilleur que tous les pères du monde. Mais toi, tu en arrives à Le rabaisser ! »
Sara regarda, horrifiée, ce garçon qui osait avoir une idée personnelle différente de celle de tout le monde.
«Mohammed, je t'en prie», supplia-t-elle, «reste attaché au Très-Haut ! Puisque, par ma faute, tu ne peux devenir chrétien, deviens au moins un bon Juif ! »
«Je n'en sais encore rien, Sara», déclara Mohammed d'un ton décidé. «Si rien en moi ne m'y pousse, je ne peux pas plus devenir juif, pour respecter les dernières volontés de ma mère, que je ne peux devenir chrétien pour toi qui es ce que j'ai de plus cher au monde. Si seulement on pouvait unir les deux religions, je serais satisfait ! »
Sara tremblait pour l'enfant si précoce. Qu'allait-il devenir ?
Physiquement, cette éducation virile le fortifiait. L'école du Temple de La Mecque ne s'occupait pas seulement du développement intellectuel de ceux dont elle avait la charge, mais aussi de leur épanouissement physique.
Outre Rabbi Ben Marsoch, il y avait également un jeune Grec qui enseignait aux garçons toutes sortes de disciplines, mais surtout des jeux et des exercices physiques. C'était pour cette raison que beaucoup de familles de notables, bien que n'appartenant pas à la religion juive, envoyaient volontiers leur fils à l'école du Temple.
Cela provoquait toutefois une certaine dissension au sein de l'enseignement. Il n'était pas possible de mettre ensemble fétichistes et juifs pendant les cours d'instruction religieuse, même s'ils suivaient tous les autres cours en commun.
C'est ainsi que se forma un cercle d'élèves très attachés à leur croyance et particulièrement en faveur auprès de Rabbi Ben Marsoch.
Au bout d'un an d'école, Mohammed déclara qu'il ne désirait plus faire partie de ce cercle. Avec une rigueur dépourvue d'indulgence, il fut malgré tout tenu de poursuivre ses cours au sein de ce groupe. Toute la résistance et tout l'entêtement qu'il put déployer ne lui furent d'aucun secours. Cette révolte contre maîtres et enseignement dura environ un an, sans que le grand-père en fût informé.
Puis, sans raison apparente, Mohammed redevint docile. Aussi subitement qu'il avait déclaré un an plus tôt vouloir s'exclure du cercle, il demanda qu'on lui pardonne son obstination et manifesta son désir d'être à nouveau considéré comme un élève avide d'apprendre. Ce revirement apparent réjouit ses maîtres.
C'était Sara qui avait réussi à faire comprendre au garçon qu'en se dressant contre l'autorité, c'était en fait à lui-même qu'il faisait le plus de tort.
«Apprends ce qui t'est offert, Mohammed», lui avait-elle dit maintes fois. «Tout te sera profitable si tu l'assimiles comme il se doit. Mais si tu te refuses à écouter ce que le rabbi a à dire, comment pourras-tu ensuite être en mesure de juger de ce qui est vrai ou faux dans ses paroles ? »
C'était la seule façon de convaincre Mohammed, qui s'était alors soumis et était devenu un élève studieux.
A la fin de sa huitième année, il perdit son grand-père. Celui-ci s'était éteint une nuit, tout doucement, sans maladie préalable. Il avait atteint un peu plus de cent ans et son corps l'avait subitement trahi alors que son esprit avait encore toute sa vivacité.
Mohammed n'avait jamais été proche de son grand-père. C'était le seul être humain qu'il ait jamais craint.
Son oncle, Abu Talib, se chargea alors de son éducation. Cela réjouit l'enfant qui, malgré son sens inné de la beauté, passait sur les disgrâces physiques de cet homme pour ne voir que son âme pure et candide.
Abu Talib l'accueillit avec beaucoup d'amour et tenta de compléter l'éducation strictement intellectuelle donnée à l'école du Temple en renforçant ses qualités de coeur. Il était toujours disponible quand son neveu, dans ses moments de liberté, revenait à la maison paternelle dont il était resté éloigné pendant deux ans.
Mohammed assimilait sans s'en rendre compte tous les trésors de richesse intérieure que lui transmettait Abu Talib, éprouvant au fond de lui un sentiment constant de bien-être. Son caractère instable et altier s'était adouci, et l'expression moqueuse qui se glissait si souvent dans ses yeux et sur ses lèvres avait fait place à un joyeux sourire.
Abu Talib remarquait avec une grande joie l'épanouissement de Mohammed. Il pressentait que l'âme de cet enfant renfermait de riches trésors, et il faisait tout ce qu'il pouvait pour les faire ressortir.
C'est à cette même époque que Mohammed fut soudain pris, en classe, de convulsions inexplicables. Les yeux révulsés, il se jeta par terre en poussant des cris sauvages et en se débattant.
Ses camarades s'écartèrent, tout effrayés. Le croyant possédé, Rabbi Ben Marsoch pria, mais sans succès. Personne n'osait saisir celui qui se débattait de plus en plus violemment.
Un médecin arriva enfin. Il donna les soins nécessaires et déclara que ces convulsions étaient la conséquence de l'hypersensibilité de son corps et qu'il ne fallait pas le surmener par un excès d'études.
Rabbi Ben Marsoch ne l'entendait pas de cette oreille. Maintenant que Mohammed était enfin devenu un brillant élève, il n'avait aucune envie de l'empêcher d'étudier.
Le médecin s'adressa alors à l'oncle très inquiet qui, dans son amour pour l'enfant, trouva une solution.
«J'ai un long voyage à faire en Syrie», dit-il. «J'emmènerai ce garçon avec moi. Le changement d'air et la découverte de tant de choses nouvelles lui feront du bien. Nous aviserons à notre retour.»
Le médecin fut d'accord, et les préparatifs du voyage furent bientôt entrepris. Abu Talib n'était pas commerçant comme son père et son frère Abdallah. Mohammed ne savait toujours pas ce qu'il faisait vraiment, bien qu'il eût très envie de l'apprendre.
Il demanda à son oncle les raisons de ce voyage, mais celui-ci, qui répondait d'ordinaire à chaque question avec la plus grande gentillesse, se contenta de dire :
«J'ai à faire en Syrie. »
Ne pouvant satisfaire sa curiosité de ce côté-là, le garçon s'intéressa d'autant plus aux préparatifs du voyage. Ils devaient être accompagnés
d'une suite imposante, et l'on préparait pour chacun un solide chameau somptueusement harnaché.
Mohammed courait de l'un à l'autre, émerveillé. Il remarqua que les couvertures des selles portaient toutes le même signe dans le même angle : un oiseau multicolore posé sur un sabre.
«Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que cela veut dire ?» demanda-t-il. Mustafa lui répondit :
«C'est l'emblème de votre famille, mon garçon, celui des Qoraych. Sois fier d'être un jour en droit de le porter, toi aussi.»
«Mais il doit bien avoir une signification ?» insista Mohammed en promenant son doigt sur le dessin.
«Bien sûr qu'il en a une : comme l'oiseau, vous devez prendre votre essor, vous élever au-dessus de tous les autres et savoir aussi frapper avec le tranchant de l'épée. Retiens bien cela, Mohammed ! Ne deviens pas commerçant comme ton père, mais suis l'exemple d'Abu Talib, ainsi tu trouveras honneur devant les hommes et bénédiction sur ton chemin. »
«Quelle profession exerce mon oncle ?» demanda vivement Mohammed, ravi de trouver enfin l'occasion d'obtenir la réponse à cette question si importante pour lui.
«Une profession ?» dit lentement le vieux serviteur. «Il n'en a pas.»
Sur ce, il se tourna vers le chameau sur lequel il s'efforçait de fixer une selle magnifique.
Dans sa colère, Mohammed tapa du pied. Un serviteur n'avait pas le droit de le traiter ainsi ! Il lui faudrait se plaindre à Abu Talib, mais en agissant ainsi il trahirait sa curiosité. Force lui fut donc de se taire et d'accepter de ne pas avoir reçu de réponse.
Il courut aussitôt vers l'autre serviteur et demanda :
«Quel chameau dois-je monter ?»
«Je ne sais pas», fut la réponse peu satisfaisante. «Que le jeune maître s'adresse directement à Abu Talib.»
Le jour du départ était enfin arrivé. Le soleil n'était pas encore levé que les chameaux étaient là, attendant leurs cavaliers dans la grande cour qui entourait la maison des Qoraych, véritable palais. De nombreuses bêtes de somme attendaient dehors avec les conducteurs engagés pour ce voyage.
Alors Abu Talib sortit de la maison et monta sur son chameau en empruntant une échelle. Tous les autres montaient alors que le chameau était agenouillé sur le sol. Lui seul, en raison de son infirmité, était obligé d'avoir recours à ce moyen.
Mais ce que Mohammed aurait chez tout autre trouvé méprisable, voire risible, revêtait à ses yeux un éclat particulier en ce qui concernait Abu Talib. Son oncle ne faisait rien comme les autres.
Et voilà que cet oncle lui criait d'emprunter, lui aussi, l'échelle pour monter avec lui. Il s'exécuta promptement et s'assit fièrement sur le siège spécialement préparé pour lui en prévision du voyage.
Quelle chance de ne pas être obligé de se retrouver seul sur le dos d'un chameau ! Pendant des heures, il n'aurait eu personne avec qui parler, et il avait tant de questions à poser.
Lentement, la caravane se mit en route. Comme chaque animal suivait l'autre, elle était très longue.
Les voyageurs avaient à peine quitté La Mecque que l'on fit accélérer le pas aux animaux. On descendait légèrement vers le Nord-Ouest, et l'allure des chameaux devint de plus en plus rapide. Au début, Mohammed avait beaucoup de choses à voir, mais avant même que le soleil ne fût couché, son intérêt diminua. La région devenait désertique et monotone.
Ils chevauchaient en bordure d'un désert. Dès que le vent frais se leva, ils rencontrèrent des nuages de sable. La première nuit, ils voyagèrent sans interruption. Le garçon dormit sur sa selle. Les tentes ne furent dressées que la nuit suivante.
Mohammed suivait d'un oeil attentif les faits et gestes des gens dans le camp. C'est ainsi qu'il vit les conducteurs dresser un fétiche, une horrible chose faite de pierres, d'os et de chiffons ; il les vit danser autour de lui et se réjouir de pouvoir prendre du repos en toute sécurité sous sa protection.
«Qui a fait cette chose ?» demanda-t-il à son oncle auprès duquel il revenait, pénétré de tout ce qu'il venait de voir.
«Vraisemblablement le féticheur, nous dirions le prêtre si pareil négateur de Dieu méritait ce titre. »
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