Marie-Madeleine (Page 1) -----------

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«Voyer, le Royaume de Dieu est proche ; c'est pourquoi je vous dis Faites pénitence ! Faites pénitence ! Écoutez ma voix, la voix d'un prédicateur venu du désert.»

C'est ainsi que, forte et prodigieuse, cette voix puissante retentissait dans la rue.

Elle avait une résonance bouleversante. Quels étaient donc ces accents qui vibraient en elle ? Le coeur de ceux qui l'entendaient était remué jusqu'en ses profondeurs.

Malgré la chaleur du soleil de midi qui pesait lourdement sur les rues brûlantes et poussiéreuses, la femme qui se reposait dans le calme jardin, loin de l'agitation du monde, frissonna. Elle se leva et se dirigea vers le mur bas et large dont seule la partie supérieure entourait comme une balustrade le jardin surélevé, tandis que des murs et des piliers lourds et massifs le soutenaient en contrebas vers la rue.

Elle se pencha et regarda dans la direction d'où venait la voix. C'étaient le ton de cette voix et les paroles : «Faites pénitence !» qui avaient fait une si forte impression sur Marie-Madeleine.

Songeuse, elle inclina sa belle tête qui pouvait à peine porter son abondante chevelure blonde coiffée avec art. Ses boucles, qui lui tombaient sur les épaules, avaient été soigneusement mises en place par un grand coiffeur romain. Épingles et barrettes étincelaient à la lumière du soleil qui filtrait à travers le feuillage touffu et poussiéreux.

Ses mains prenaient légèrement appui sur la pierre grise du mur recouvert d'une couche de mousse.

Marie-Madeleine était considérée comme l'une des femmes les plus recherchées de la ville. Elle était très belle, mais on l'admirait davantage encore pour son intelligence et ses qualités spirituelles. Cela faisait d'elle une femme très influente, fort appréciée des Romains, mais jouissant également d'un grand crédit à Jérusalem.

Comme les grandes hétaïres de l'Antiquité qui exerçaient une profonde influence sur l'art, la politique et l'économie, elle offrait généreusement l'hospitalité dans sa maison.

Enveloppée d'un épais nuage de poussière, une foule se rapprochait et, au milieu de cette foule, la voix étrange retentit de nouveau. Des murmures et des appels se faisaient entendre ici et là, ainsi que des cris d'allégresse et même des chants.

C'était Jean, le prophète qui annonçait le Royaume du Seigneur ; il avait de plus en plus d'influence sur les êtres humains auxquels il parlait avec la force de l'amour et qu'il subjuguait par son pur vouloir.

Marie-Madeleine le craignait. Elle respira profondément et un léger soupir souleva sa poitrine. Elle était encore jeune. Cependant, lorsqu'elle jetait un regard rétrospectif sur sa vie si remplie, mais si agitée, et sur les richesses qu'elle lui offrait, il n'en ressortait pour elle qu'un vide désespérant ! Elle reconnaissait soudain le vide des années passées de la même façon qu'elle en ressentait la lourde oppression.

Marie-Madeleine était puissante et convoitée, mais elle n'était pas heureuse. Son âme capable d'enthousiasme aspirait à des expériences vraiment profondes, et non à des heures enivrantes. Elle n'était ni frivole ni mauvaise, pas plus que superficielle, et elle était remplie de la nostalgie d'aider et d'aimer véritablement. Toutefois, elle ne voulait pas de l'amour que l'on avait exigé d'elle et qui lui avait fait entrevoir la dépravation du monde : cet amour-là n'était pas l'amour tel qu'elle le concevait.

L'amour dont elle avait la nostalgie n'existait sans doute plus sur cette Terre. Il était devenu un rêve pour le monde et demeurait l'apanage des dieux.

Les arbres frémissaient dans le vent, les murmures et les chuchotements de la foule montaient jusqu'à elle. Tout à coup, sur la route, elle vit Jean, qu'on appelait «le Baptiste», surgir du nuage de poussière et passer devant elle. Il la regarda de ses yeux de braise profondément enfoncés dans leurs orbites, puis il s'arrêta un instant et leva la main comme pour la saluer.

Effrayée, Marie-Madeleine recula. Elle, qui était d'ordinaire si sûre d'elle et tellement à son aise en toutes circonstances, elle ne savait pas ce qu'elle devait faire. Le regard de ces yeux de braise si profondément enfoncés était à la fois un reproche et une interrogation.

Marie-Madeleine était bouleversée ; elle traversa le jardin et pénétra dans sa maison. En proie à une vive agitation, elle allait d'une pièce à l'autre et mûrissait sa décision de faire appeler le singulier prophète. Elle ne trouva pas de paix avant d'en avoir informé celui de ses serviteurs en qui elle avait le plus confiance.

«Maîtresse, il ne viendra pas», dit ce dernier. «Il ne parle qu'au milieu de la foule et n'accepte pas d'être invité chez des particuliers. Il refuse qu'on l'interroge. Il est d'une nature très différente de celle des autres prédicateurs, voilà pourquoi il ne répondra pas davantage à ton appel. Il ne connaît que sa volonté ; il est comme un feu ardent qui dévore et éclaire tout à la fois, mais il ne fera rien pour faire plaisir à une jolie femme.»

«Fais ce que je t'ai dit, nous verrons bien ce qui arrivera ! D'ailleurs, tes paroles sont inconvenantes. Qui te dit que je demande une faveur ? Agis selon mes ordres.»

Ses beaux yeux étincelaient de colère, des plis amers se creusaient autour de sa bouche. Qu'un serviteur osât lui parler de la sorte et lui faire une telle réponse montrait bien la manière dont on la jugeait.

Elle s'absorba dans la musique. En jouant de la harpe, elle trouvait toujours une consolation, de même que la pureté qui engendrait la belle harmonie dont son âme avait soif. Elle ne voulut recevoir aucun visiteur ni aucun ami. Elle n'alla pas non plus en ville, mais resta dans sa maison de campagne. Une oppression inconnue avait envahi son âme. Elle était à un tournant de son destin et attendait la réponse de Jean avec appréhension. Et cette réponse vint: «Quiconque veut s'approcher du Royaume de Dieu doit aller à sa rencontre. Il ne vient pas au-devant de lui.» Marie-Madeleine fut durement touchée par ces paroles.

Les ténèbres s'étendaient sur Jérusalem. Les péchés de la grande ville criaient vers le ciel. Pourtant, faisant oublier la décadence intérieure, son Temple resplendissait sous les rayons du soleil terrestre, tel un précieux joyau, éblouissant et prometteur. Mais quel aspect offrait en vérité la ville sainte, la ville promise, la ville chantée entre toutes les villes, la ville riche, grande et puissante ! Comme un lieu chargé de malédiction, l'imposante citadelle où Hérode Antipas régnait avec Hérodiade, son horrible femme, se dressait, menaçante.

Le vice y régnait. Bien souvent, Hérodiade portait aux lèvres de ses victimes la coupe d'or contenant du vin empoisonné. On aurait dit qu'elle était elle-même remplie du poison le plus violent. Sa seule présence rendait l'air lourd et oppressant.

Elle asservissait encore davantage le peuple, qui gémissait déjà sous la domination de Rome. Tel un abcès qui perce et empoisonne tout ce qui est encore sain dans son entourage, le malheur se répandait à partir de ce foyer.

Et, au beau milieu de tout cela, la voix de Jean menaçait ! De jour comme de nuit ! Elle poussa Hérodiade au bord de la folie. Finalement, elle fit arrêter Jean afin qu'il n'incitât pas le peuple à la rébellion en annonçant avec autant de force le Royaume de Dieu sur Terre.

«Je vous baptise avec de l'eau, mais Celui qui viendra après moi vous baptisera avec le Saint-Esprit !»

Telles étaient ses paroles.

Le peuple racontait déjà des choses merveilleuses sur le Nazaréen. Des rumeurs on ne peut plus incroyables venaient de très loin. De ce fait, la colère et la peur de cette femme se transformèrent en une si grande haine qu'elle ne put qu'aboutir au meurtre de Jean.

Quant à Hérode, il s'effondra sous l'effet de la peur lorsqu'il eut donné son consentement, et il fut atteint d'un horrible mal. Après ce terrible événement, un silence de mort se fit sur la ville d'ordinaire si active. La tempête se déchaîna sur le pays, chassant de formidables masses de sable. Les êtres humains étaient saisis de terreur.

Les dalles de la grande cour du temple éclatèrent tandis qu'un grondement sourd retentissait sous terre.

Une menace de malheur planait dans l'atmosphère. Les gens allaient et venaient, inquiets et craintifs, et le mécontentement se manifestait partout. Mais il régnait aussi un silence lourd et oppressant. Nulle part on ne parlait ouvertement. Dans les cercles des érudits, dans ceux des courtisans et des autres notables du pays, de même que dans ceux de Rome, on avait pris l'habitude d'un langage purement superficiel. Chacun masquait son vrai visage pour ne rien laisser paraître de ce qui se passait en son for intérieur.

Marie-Madeleine excellait en ce domaine. Cependant, depuis qu'elle avait fait le grand pas, depuis qu'elle était venue à bout de sa fierté et qu'elle s'était présentée devant Jean pour entendre ce qu'il disait sur le Royaume de Dieu, depuis lors, cette vie de mensonge l'écœurait. On aurait dit que les yeux du prophète avaient lu dans les profondeurs de son âme. Il avait sans doute compris combien elle souffrait.

Et pourtant, il avait fait comme si elle n'était pas là. Il avait parlé pour tous, et personne ne s'était occupé d'elle. En d'autres circonstances, il lui aurait semblé désagréable, irritant et même vexant de passer inaperçue, mais en l'occurrence cela lui avait parfaitement convenu. Il faut dire qu'elle était vêtue très simplement et qu'un voile gris lui couvrait la tête et les épaules.

C'était la dernière fois que l'on avait entendu Jean-Baptiste parler librement dans la foule. Tard dans la soirée, il avait été arrêté.

Le peuple fasciné se tenait à distance et écoutait sa voix qui, à ce moment-là, résonnait encore depuis les profondeurs de sa prison. Ceux qui l'écoutaient ne pouvaient pénétrer dans la cour de la citadelle : les portes étaient trop bien gardées. Mais cela n'était nullement nécessaire, car cette voix semblait avoir des ailes qui lui faisaient franchir tous les obstacles pour arriver jusqu'aux âmes qui s'ouvraient à elle. En quelques heures, elle provoqua d'indescriptibles bouleversements dans ces âmes. C'est aussi ce qui se produisit pour Marie-Madeleine.

Une fois encore, sa vie entière se déroula devant elle.

Jamais elle n'avait été véritablement ébranlée. D'un pas fier, elle suivait le chemin qui était le sien et qui avait été posé comme un fardeau sur ses épaules. Elle avait été entraînée à faire tout ce que, au fond de son âme, elle aurait aimé éviter, notamment ses relations constantes avec les hommes du monde.

Ce faisant, elle avait ressenti toujours plus fortement le vide de cette vie, et elle aspirait ardemment à un bien précieux qui lui semblait enfoui quelque part. Elle avait cherché, sans savoir exactement ce qu'elle cherchait. Où qu'elle se trouvât, même si les circonstances extérieures semblaient magnifiques, elle se heurtait au vide dès les premiers instants.

C'est ainsi qu'elle rechercha la compagnie des sages pour apprendre d'eux. Elle apprenait facilement, mais le savoir de ces hommes lui parut mort lui aussi. Sa recherche du sens de la vie, qui devait rafraîchir son esprit comme une source jaillissante, resta infructueuse.

Certes, elle appréciait le savoir des érudits, tout en en connaissant les limites, mais elle aspirait à dépasser ces limites. Elle chercha auprès des femmes et brigua leur amitié afin d'apprendre ce que doit être une âme féminine arrivée à maturité. Comme en un souvenir, il lui semblait avoir déjà connu et aimé des femmes pures. Son coeur s'épanouissait lorsqu'elle y pensait.

Mais, là encore, elle ne vécut à vrai dire que des désillusions. Elle crut d'abord devoir en chercher la faute en elle, mais ensuite elle refoula sa grande nostalgie en son for intérieur. Par sa richesse et son éducation, et grâce à ses relations avec de grands artistes et des savants, elle pénétra de plus en plus dans un cercle dont les femmes d'un rang élevé se tenaient généralement éloignées.

Grâce à son amour pour un riche artiste romain, elle fut liée à ce cercle pendant des années, et lorsqu'il la quitta, elle fut entourée d'admirateurs et d'amis qui n'étaient que trop disposés à la consoler. Marie-Madeleine repensait avec horreur à cette époque de désespoir intérieur et de triomphes extérieurs. Sa nostalgie d'un bonheur inconnu se trouvait alors complètement ensevelie et tout était devenu obscur autour d'elle.

Tant qu'elle avait cherché à s'étourdir dans le tourbillon du monde, les choses ne s'étaient guère améliorées. Orpheline et solitaire comme elle l'était, elle prit conscience qu'on la recherchait toujours pour obtenir quelque chose d'elle : sa beauté, sa fortune ou sa présence stimulante. Elle aspirait à donner, mais elle voulait le faire en donnant avec amour, elle voulait rendre heureux et consoler, et pas seulement être une simple distraction pour autrui.

Elle alla visiter les pauvres, mais une telle vague de haine, de méfiance, d'amertume et d'incompréhension déferla sur elle qu'elle resta, hésitante, sur le seuil de la charité et qu'elle n'osa pas le franchir. Peu de temps après, elle avait vu le prophète Jean. C'est alors qu'était née en elle cette conviction ferme et inébranlable :

«Si un être humain peut te conseiller, ce ne peut être que celui-là.»

Il avait effectivement frayé le chemin en elle avec la courte phrase qu'il lui avait fait dire. En quelques mots, il avait démoli les murs que représentaient les idées erronées concernant les assujettissements terrestres :

«Quiconque veut s'approcher du Royaume de Dieu doit aller à sa rencontre, il ne vient pas au-devant de lui ! »

Combien il lui avait donné par cette seule phrase ! Et à présent, Hérodiade l'avait fait tuer.

Lorsqu'elle apprit la nouvelle, Marie-Madeleine souffrit profondément pour la première fois.

A partir du moment où elle sut que Jean était mort, elle considéra son existence terrestre passée comme si une autre l'avait vécue. Il lui semblait aller au-devant d'une nouvelle vie, et elle se débarrassa de tout ce qui pesait sur elle. Les paroles du prophète la préoccupaient davantage de jour en jour. Elle cherchait le Royaume de Dieu, et cette recherche devint pour elle une solide notion liée au Nazaréen dont avait parlé le Baptiste.

Elle chercha des personnes capables de lui indiquer où Il se trouvait. Elle voulait faire ce que Jean avait dit. Elle voulait aller au-devant de Celui qui apportait le Royaume de Dieu.

Après avoir pris cette résolution, elle se sentit tout à coup libre et légère. Les larmes lui vinrent aux yeux et elle fut envahie par un ardent sentiment de gratitude qui l'émut profondément. Il doit en être ainsi, pensa-t-elle, lorsque l'on revient dans sa patrie après une longue pérégrination. Sa vive intelligence avait trouvé cette comparaison sans savoir qu'elle était parfaitement conforme à la réalité.

Elle attendit longtemps avant d'apprendre où elle pourrait trouver Jésus. Rien ne la retenait plus à présent : il lui fallait aller vers lui.

Pour commencer, elle se fit porter en litière, mais ensuite, après s'être arrêtée dans une auberge, elle renvoya ses serviteurs.

Ceux-ci hochèrent la tête : au-devant de quelle nouvelle aventure courait-elle encore ? On ne pouvait pas en vouloir à ces gens de penser ainsi, car ils ne connaissaient pas son âme. Ils ne la croyaient en effet capable que des choses les plus folles, mais certainement pas d'une décision d'une telle gravité.

Il était surprenant que Marie-Madeleine eût soudain renoncé à toute coquetterie. Un long vêtement gris enveloppait sa haute silhouette. Son voile était de la même couleur. Ses sandales étaient solides et faites pour la marche. C'est ainsi qu'elle prit avec joie le chemin qu'on lui avait indiqué.

Légère et comme libérée, elle marchait sur la route poussiéreuse, sous un soleil torride. Elle ne voyait pas les heures passer. Elle ressentait en son for intérieur une énergie qui était nouvelle pour elle. Dans son désir d'atteindre le but de sa nostalgie spirituelle, elle oubliait tout ce qui, auparavant, lui aurait semblé un effort insurmontable, étant donné la vie confortable et oisive qu'elle avait menée jusqu'alors.

Elle trouvait tout naturel d'avancer sur ce chemin brûlant et pénible. Elle ne s'en étonnait pas, mais elle était frappée de voir à quel point cela était devenu facile pour elle. Chaque pas la rapprochait du but.

Le Nazaréen allait-Il vraiment instaurer le Royaume de Dieu sur Terre, comme Jean-Baptiste l'avait dit ?

Dans le monde où Marie-Madeleine avait vécu jusqu'alors, on se représentait ce Royaume de façon très vague, mais tout à fait terrestre. La plupart des gens en souriaient et le considéraient comme une chimère. D'autres pensaient qu'il s'agissait d'une organisation politique déguisée, et les ambitieux croyaient à un régime despotique terrestre. Mais tous autant qu'ils étaient y voyaient un mélange invraisemblable de conceptions intellectuelles. Pratiquement personne n'avait compris Jean ni saisi ses explications pourtant si claires.

Marie-Madeleine avait l'impression d'avoir déjà vécu quelque chose de semblable, il y avait de cela longtemps, bien longtemps. Lorsqu'elle y pensait, elle était invariablement envahie par un sentiment à la fois douloureux et joyeux, qu'elle ne pouvait ni expliquer ni décrire. Elle avait l'habitude de tout observer autour d'elle et de s'observer elle-même. Elle voyait le monde extérieur et elle se voyait comme quelqu'un qui assiste à un spectacle. Parfois, elle devenait elle-même actrice, mais seulement lorsqu'elle était sûre du résultat.

A présent, elle était comme une enfant pleine de retenue et de crainte. Lorsque cette douleur, triste et bienheureuse à la fois, s'emparait d'elle, semblable à la nostalgie de la patrie, il ne restait plus rien de la femme fière, calculatrice et passionnée, si ce n'est une grande timidité.

C'est ainsi que, tout en réfléchissant, elle avançait toujours plus loin. Que lui importaient les troupes de soldats qui la croisaient, que lui importaient les nombreuses voitures, les marchands et les mendiants ? Elle ne voyait que la bourgade qui émergeait à l'horizon et dans laquelle on lui avait indiqué une maison que des disciples du prophète de Nazareth étaient censés fréquenter.

Peu à peu, Marie-Madeleine ressentit la soif et la fatigue. Son pas se fit plus lent, ses pieds lui faisaient mal. Elle ne remarquait pas qu'on la regardait avec étonnement.

Le paysage devint plus beau et plus vert ; une brise fraîche soufflait du lac. Cependant, Marie-Madeleine ne voulait pas se reposer par crainte de manquer le moment le plus favorable. C'est alors que, de l'endroit où devait se trouver le lac, une grande foule arriva vers elle. Tous semblaient venir de très loin et avaient l'air d'être des pèlerins. Il y avait parmi eux des femmes, des enfants et des vieillards, mais aussi des hommes vigoureux. C'étaient essentiellement des juifs, bien que des Romains issus de familles nobles et riches fissent également partie du cortège.

Ce qui frappa avant tout Marie-Madeleine, ce fut l'impression de cohésion qui émanait de ces gens. On aurait dit que tout vouloir personnel était effacé par un immense bonheur commun.

Marie-Madeleine fut saisie d'un frisson et d'un léger tremblement. Pénétrés de ce qu'ils avaient vécu de grand, les gens parlaient de miracles qui s'étaient produits récemment. L'un le racontait à l'autre, qui en rajoutait, et tous comprenaient bien des choses autrement qu'elles ne leur avaient été dites.

Marie-Madeleine écoutait, et une légère déception se glissa dans son âme. Une fois de plus, les hommes n'introduisaient-ils pas leur petit «moi» dans cette grande expérience spirituelle afin de s'y mirer ? Ils étaient pourtant tous bouleversés par une force dont elle avait été immédiatement consciente, et malgré tout ils restaient pour la plupart totalement inchangés ! Mais elle ne voulait pas juger ; elle devait d'abord s'examiner personnellement.

La foule passa devant elle. Elle s'était instinctivement arrêtée ; elle ne tenait pas à se laisser emporter par ce courant, car elle n'en faisait pas encore partie. Elle avait l'intention de le suivre, mais seulement derrière les derniers. Et voilà qu'un deuxième cortège arrivait. Les gens semblaient s'être regroupés autour de quelqu'un qui se trouvait au centre. Ce groupe lui aussi s'approcha lentement de la femme qui attendait.

Quelques hommes jeunes marchaient en tête. Certains d'entre eux avaient fière allure. Mais elle remarqua qu'ils étaient très brusques et qu'ils refoulaient ceux qui venaient à eux. Marie-Madeleine aurait voulu disparaître sous terre. Ces hommes lui plaisaient, car quelque chose de pur émanait d'eux. Mais pourquoi tant de rudesse ? Où était l'amour qui console les âmes qui cherchent ?

Étaient-ce là les disciples du prophète ?