Le Royaume des Incas (Page 2)

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«Très-Haut, Toi qui éveilles la vie, Toi qui maintiens la vie, Dieu bienveillant, sois remercié d'avoir pensé aux fils du soleil et de nous avoir ouvert Ton sanctuaire.»

Mantao leur recommanda d'apporter des fruits et des provisions de toutes sortes dans une salle qui attenait au temple et n'était pas encore décorée. Cette tâche fut bientôt accomplie et Mantao ferma le portail d'or.

Ils restèrent longtemps ainsi rassemblés. La plupart du temps, ils dormaient. Lorsqu'ils étaient éveillés, ils adressaient des chants de louange au Seigneur. Aucun écho de ce qui se déroulait à ce moment-là à l'extérieur ne parvenait jusque dans le lieu sacré.

Alors qu'ils élevaient à nouveau leurs coeurs reconnaissants en louant le Très-Haut, le candélabre d'or s'éteignit soudain, et ils furent plongés dans une obscurité totale. Une voix grave et puissante retentit d'En-Haut :

«Mantao, écoute ! Ouvre le portail ! La face du soleil d'or n'est plus voilée. Allez dehors, vous, hommes et femmes, mais en toute dignité et sans hâte.»

Et c'est ce qu'ils firent. Tous sortirent à l'air libre et se réjouirent de revoir la verdure. Mais, en regardant la Mère dorée dont ils avaient été si longtemps privés, ils tombèrent à genoux ! Ils exultaient, exprimaient leur allégresse et remerciaient le Très-Haut.

Alors la voix puissante se fit à nouveau entendre :

«Mantao, écoute ! Le pays est désert. Aucun pied humain ne foule plus les plaines fertiles qui s'étendent au-delà des montagnes. Le Très-Haut les offre aux fils du soleil.»

Lorsque la voix se fut tue, les essentiels leur indiquèrent le chemin et conduisirent les uns ici et les autres là. Les fils du soleil les suivaient docilement, le coeur empli d'étonnement et de recueillement.

Quelque cent ans après, le royaume des Incas s'étendait d'une mer à l'autre. Les fils du soleil habitaient partout. Comme dans leur pays natal, ils avaient établi en tous lieux des camps permanents reliés entre eux par des routes construites avec art et taillées dans la roche ou pavées de pierres assemblées de façon à former de jolis motifs.

Les nains avaient enseigné aux hommes à élever des remparts contre les chutes de pierres et à creuser des fossés pour l'écoulement des eaux pendant la saison des pluies. Les routes couraient en ligne droite en haut des montagnes comme au fond des vallées. A des intervalles correspondant à une journée de voyage, on avait établi des entrepôts toujours suffisamment approvisionnés pour que le voyageur et sa monture aient de quoi se nourrir. Sur ces chemins sûrs, les messagers qui apportaient les ordres des Incas, et les voeux du peuple pouvaient rapidement se rendre d'une ville à l'autre.

Dans chaque localité s'élevait un temple, mais on ne trouvait pas partout de l'or pour en recouvrir les murs. Afin que la maçonnerie ne restât pas sans ornements, on sculptait dans la pierre des plantes et des animaux pour décorer les murs.

Dans les hautes régions montagneuses uniquement accessibles aux lamas, l'homme creusait des temples dans les rochers, formant ainsi à l'intérieur de la montagne de vastes salles richement décorées.

Un descendant d'Inca exerçait ses fonctions dans chaque localité. Il assurait le service du temple et il était le guide du peuple.

C'est ainsi qu'était organisée la vie ; un joyeux labeur et des pensées reconnaissantes embellissaient l'existence de tous.

C'est alors que le malheur approcha.

Une fois de plus, le soleil s'était couché et les ombres grandissaient ; la vie s'était tue.

Tout pensif, l'Inca Ticao se tenait dans le temple où flottait encore une odeur de résine. Ticao était jeune et pénétré de l'ardent désir d'agir. Dans la petite ville sans importance où il servait en tant que prêtre et guide, il ne trouvait à son avis pas suffisamment d'occupations. Bien souvent déjà, il s'était irrité et avait murmuré intérieurement. Il assurait à contrecoeur et sans y trouver aucune joie son service sacré qui lui paraissait insignifiant. Tandis qu'il était ainsi plongé dans ses pensées apparut soudain à ses côtés une figure que ses yeux n'avaient encore jamais vue : son visage était beau, ses yeux plein d'ardeur et ses gestes imposants.

«Eh bien, ami Ticao, pourquoi ce regard sombre ?» demanda le jeune étranger en souriant. «Je vois que tu es plongé dans tes pensées, et tu as raison : ce que tu possèdes n'est rien ! Certes, tu es prêtre et tu représentes le Très-Haut dans le temple, tu t'appelles fils du soleil, mais l'es-tu vraiment ? Le soleil est-il autant que Dieu ? Si tu es le représentant du Très-Haut, tu es de la même essence que Lui ! Par conséquent, tu devrais te nommer fils de Dieu !»

«Fils de Dieu ?» balbutia l'Inca, comme étourdi. «Ce serait téméraire, ce serait sacrilège envers Dieu !»

«Où est donc le sacrilège ?» demanda l'autre. «Ce qui est sacrilège, c'est que vous n'ayez pas déjà enlevé depuis longtemps, avec courage et force, le voile qui vous sépare du Très-Haut. Il attend depuis longtemps que Ses fils trouvent enfin le chemin qui mène jusqu'à Lui. Laisse-moi t'aider.»

«Qui es-tu, jeune homme ?» demanda Ticao.

«Tu ne me connais pas ? Regarde-moi avec confiance. Je suis un frère qui veut t'aider, je suis ton libérateur, le meilleur de toi-même.»

Étrangement séduisant, appelant irrésistiblement l'amour, le beau jeune homme se tenait devant lui. Puis il reprit :

«Je veux ton bien. Je te montrerai le chemin de la gloire. Pour le moment, tu n'es que prêtre dans le temple d'une localité insignifiante. Mais si tu te nommes fils de Dieu, si tu te montres en tant que tel devant le peuple ignorant et ébahi, on te glorifiera, on t'honorera ! Bien plus, celui qui est fils de Dieu est... Dieu ! »

Le silence se fit, un silence lugubre. Mais les paroles qui venaient d'être prononcées et les pensées qui leur avaient donné naissance prirent des formes pareilles à des bêtes gris sombre. Leurs griffes acérées se saisirent avec avidité du coeur de Ticao et arrachèrent les sentiments bons et nobles qu'il avait éprouvés jusqu'alors, si bien qu'il n'en resta plus. Des voix chuchotantes et séduisantes se firent entendre, et Ticao ne s'y opposa que faiblement. Vaincu par l'ambition, il finit par céder.

Le tentateur, l'esprit impur, s'en réjouit en jubilant et lui indiqua comment il pourrait au mieux annoncer au peuple ce qui était nouveau.

Le lendemain, alors que le soleil doré riait du haut du ciel en contemplant la foule joyeuse qui se trouvait dans le temple pour prier, pâle comme un spectre, Ticao se présenta devant ceux qui étaient réunis. Richement paré, il se tenait face à eux ; ses yeux flamboyaient. Un murmure d'étonnement s'éleva lorsque, au lieu de la prière habituelle de remerciement, il raconta au peuple attentif qu'un ange lui était apparu au cours de la nuit et lui avait fait part d'une légende fort ancienne. Les Incas étaient les représentants de Dieu sur Terre, avait-il dit, et par conséquent ils étaient eux-mêmes Dieu.

Tandis qu'il parlait, des murmures menaçants s'élevèrent mais, étant habitué à commander, l'Inca sut rapidement imposer le silence. Invisible, le séducteur se tenait à ses côtés et le soutenait.

A partir de ce jour, c'en fut fini de la paix; l'innocence disparut et, là où l'union avait régné, il y avait à présent des scissions et des querelles, du pour et du contre, de la flagornerie et de l'hypocrisie, de la simulation et des mensonges. Jamais le bien n'avait grandi aussi rapidement que ne le fit le péché qui s'empara des humains ! Et de cet unique péché en naquirent beaucoup d'autres. D'innombrables péchés se répandirent sous des formes différentes parmi le peuple. Malheur à ces pauvres aveuglés !

Tristement, le soleil - leur Mère - se voila la face ; il ne regardait plus la Terre qu'à contrecoeur. Tristement, les nains, qui les avaient si fidèlement suivis en tant qu'amis et instructeurs, les quittèrent eux aussi.

Malheur ! A partir de ce moment-là, les Incas suivirent des chemins ténébreux et sombres, dans l'isolement et la tristesse ! Certes, de nouveaux aides adroits et astucieux apparurent parmi les humains. Mais là où ils se montraient, le péché redressait sa tête chatoyante et séduisante, et là où il régnait, les ténèbres dominaient. L'inquiétude s'empara des gens.

Le souci que l'Inca suprême se faisait pour le peuple accablait son âme. Ce qui lui était le plus pénible, c'était que le peuple ne voyait ni ne reconnaissait ceux qui l'entraînaient à sa perte parce qu'il vivait dans l'illusion que tout était encore comme avant. Il chercha longtemps un moyen de les aider, sans toutefois le trouver ; son coeur était triste et vide. Souvent, il appelait ses anciens aides, mais ses appels se perdaient dans le vent.

Un soir, l'Inca se rendit au temple, il alluma la résine et passa la nuit à prier avec ferveur.

Le matin, lorsqu'il salua le soleil, son front était clair, ses yeux rayonnants et son pas léger. Il annonça au peuple rassemblé dans le temple ce qu'il avait vu pendant la nuit. Il leur dit avoir imploré l'aide de Dieu du plus profond de son être, ce qui ne s'était encore jamais produit ; jusqu'alors, on n'avait offert au Très-Haut que gratitude et louanges. Cependant, née de son immense détresse, la prière de l'Inca suprême était parvenue jusqu'au trône du Très-Haut et avait trouvé grâce devant Dieu.

Un aide lumineux était descendu pour le consoler et lui servir dorénavant de guide. Bien plus, il avait été annoncé au peuple que là où un être humain se débarrasserait du mal en pleine conscience, avec la force du bon vouloir, un esprit lumineux serait son guide. Alors le temple retentit de l'exultation du peuple qui avait écouté attentivement. Tous, absolument tous étaient décidés à se consacrer désormais au bien ! Et l'Inca leva les mains et pria :

«Dieu, Toi qui es le Très-Haut, regarde le peuple ! Vois, nous regrettons nos péchés, notre coeur est lourd dans notre poitrine. Très-Haut, pardonne à Ton peuple égaré, envoie-nous des aides et enseigne-nous ce qui est juste à Tes yeux. Donne-nous également la force d'être de bon vouloir ! »

Le temple resplendissait de lumière et de clarté ; des légions d'esprits descendirent et se joignirent aimablement aux êtres humains.

Mais, à l'extérieur du temple, on entendit des vociférations et des sifflements, des cris et un grand vacarme : on aurait dit que d'innombrables mauvais esprits se déchaînaient et voulaient se venger, tant leur déception et leur rage étaient grandes.

Pourtant, tout ce bruit prit fin aussi vite qu'il était venu. Mais la palmeraie, qui avait été pour le peuple un sanctuaire parce que les ancêtres y avaient adoré Dieu, gisait là, déracinée ; les rochers étaient fendus et crevassés, ils avaient glissé les uns sur les autres.

L'Inca dit d'une voix forte :

«Voyez la destruction et tirez-en la leçon ! Comme il le fait pour cette Terre, l'esprit du mal déchire nos coeurs à notre insu et de façon sournoise.»

Les années s'écoulèrent en un heureux et paisible labeur, dans la joie et le bonheur. A vrai dire, le péché vivait encore parmi les humains et, chaque jour, il relevait sa tête chatoyante, mais ils voyaient clair à présent et ne le suivaient plus aveuglément. Et là où leur vouloir luttait avec force, les guides étaient à leurs côtés pour leur venir en aide.

Il y avait à présent des lois très strictes. Quiconque les transgressait était puni sévèrement, fût-ce par la mort si c'était nécessaire.

La première loi, la loi suprême, disait: Que la vérité soit dans les pensées, les paroles et les actes. Lorsque la Mère dorée promenait ses rayons sur le royaume des Incas, afin de l'examiner, ils devaient rencontrer partout clarté et sincérité.

De plus, la parole donnée était sacrée !

Les Incas étaient les juges suprêmes, ils étaient à la fois des maîtres et des amis pour leur peuple. Tous les Incas étaient subordonnés au Grand qui résidait dans la capitale du pays. Ils savaient que le Grand était plus sage et meilleur qu'eux tous, puisqu'il avait le guide le plus élevé. Très tôt, son successeur devait apprendre ce qu'il lui fallait savoir avant tout : servir avec humilité. Lorsque le Grand voulait donner des ordres, il envoyait ses messagers dans le royaume entier. Mais la façon de communiquer que les hommes avaient jadis apprise des entités de l'air était plus rapide encore que les messagers. On frappait à cet effet contre des tonneaux construits spécialement pour qu'ils émettent des sons rythmés. Les vents portaient ces sons d'un Inca à l'autre, car il y avait partout des tonneaux prêts à les transmettre.

L'Inca et le peuple écoutaient la résonance du message. Dès qu'il était terminé, on le transmettait plus loin de la même manière. En l'espace de quelques heures, tout le peuple, depuis la montagne jusqu'à la mer, connaissait la volonté du Grand. Et lorsque les messagers arrivaient quelques jours plus tard, ils apportaient les noeuds ingénieux que seuls les Incas savaient nouer et qu'ils étaient aussi les seuls à savoir dénouer. Aujourd'hui, on appelle «lecture» le fait d'interpréter les pensées et les sentiments d'autrui à l'aide de signes entrelacés avec art.

Les filles des Incas savaient faire les noeuds. Elles nouaient maintes paroles aimables dans les tentures des portes et des murs, mais il s'agissait le plus souvent d'un remerciement au Très-Haut. Cependant, leurs mains adroites nouaient aussi des requêtes en se glissant entre les fils de couleur. Ces requêtes étaient adressées aux esprits de l'univers afin qu'ils protègent fidèlement la maison et le foyer. Un certain nombre de femmes pouvaient voir les entités bienveillantes et s'entretenir avec les elfes et les nains.

La plus belle de toutes les femmes s'appelait Alka ; c'était la plus gracieuse enfant du soleil qui eût jamais foulé la Terre. Tous étaient prêts à la servir parce qu'ils l'aimaient. Les animaux de la forêt accouraient à l'approche de cette enfant royale.

Elle avait perdu sa mère lorsqu'elle était encore très jeune, mais elle n'était pas privée d'amour maternel. De nobles femmes entouraient fidèlement la petite de leur sollicitude, comme s'il s'agissait de leur propre enfant. Elle apprit sans peine les ouvrages féminins. Son chant était aussi charmant que celui d'un oiseau ; même les hommes les plus graves l'écoutaient avec joie.

Son corps était svelte et souple ; ses nattes d'un noir bleuté touchaient presque le sol. Son père les appelait en plaisantant des «serpents» lorsqu'il les voyait glisser et se tordre en tous sens, ou qu'il les prenait dans ses mains afin de les caresser et de les soupeser. De grands yeux brillants et un sourire radieux embellissaient ses traits juvéniles.

Hualkar était fier de sa fille. Il ne connaissait rien de plus beau que d'écouter le bavardage joyeux d'Alka après le travail et les soucis de la journée. Il aimait à son tour lui parler de ce qui s'était passé dans le pays, de ce qu'il avait vu et vécu et, dans sa candeur, l'enfant trouvait souvent une explication que son père, pourtant si avisé, avait cherchée en vain.

Peu à peu, elle devint pour lui plus que sa fille : elle devint une amie sûre à laquelle il pouvait se fier ; c'était le rayon de soleil de cet homme vieillissant. Il lui semblait qu'il ne pouvait se passer d'elle.

L'enfant s'épanouit et devint une jeune fille ; le moment où elle devrait quitter la tente réservée aux filles approchait. De temps à autre, un prétendant se présentait à Hualkar, mais le père le congédiait avec un sourire en disant :

«Laisse-la profiter de sa jeune vie, son coeur ne sait encore rien du destin de la femme.»

La jeune fille ignorait tout cela. Son âme vivait dans les rêves qui sont le propre d'une enfance bénie. Elle jouait encore avec les elfes et folâtrait avec les nains et les animaux de la forêt.

C'est alors qu'arriva d'une contrée lointaine un descendant d'Inca que son père envoyait dans la capitale afin qu'il y apprît la sagesse des anciens. Uata était beau de corps et d'âme ; issu du sang le plus noble, il était simple et pur. Lorsque Hualkar aperçut le jeune homme, une joie mêlée de douleur envahit son coeur, car il sut immédiatement :

«Celui-ci me prendra Alka ! Mais il est digne d'elle. Si Dieu en a décidé ainsi, mon cœur solitaire ne doit pas s'y opposer, mais des années devront d'abord passer avant qu'ils ne soient tous deux plus âgés et qu'ils aient mûri.»

Il fit donc en sorte que les deux jeunes gens ne se rencontrent pas. Il ne parlait presque jamais de Uata à sa fille et se réjouissait en silence de sa propre sagesse.

Un jour, le groupe des jeunes filles partit en forêt pour chercher des plantes médicinales. Alka connaissait les endroits les plus cachés où poussaient les plantes les plus rares. Elle s'était éloignée toujours davantage et, à une grande distance du groupe qui riait et bavardait, elle dialoguait avec ses amis, les petits essentiels.

Elle suivit lentement le cours d'un petit ruisseau qui serpentait en gazouillant entre les pierres vertes. Là, au milieu des fleurs, était étendu un beau jeune homme ; il dormait paisiblement, les mains croisées derrière la tête. Surprise, la jeune fille le regarda et s'apprêta à partir.

Uata se réveilla alors, et leurs âmes limpides et pures se regardèrent à travers leurs yeux clairs. Tous deux savaient que Dieu les avait destinés l'un à l'autre, que chacun devait être l'aide et l'ami de l'autre.

Aucun des deux n'avait encore dit un seul mot, ils se contentèrent d'un signe de tête et d'un salut amical ; puis Alka se hâta de partir. Longtemps encore, Uata demeura pensif au bord du ruisseau. La joie était en lui en pensant à sa jeune vie et à l'avenir. Et il se dit :

«Dès demain, j'irai trouver le roi pour lui demander cette charmante jeune fille en mariage. Puisse Hualkar m'être favorable !»

Il se dirigea à pas lents vers sa demeure. Le soir était venu et la Mère dorée avait disparu depuis un certain temps.

Mais que se passait-il donc ? La paix du soir était troublée par des éclats de voix. Des hommes excités s'étaient rassemblés, ils montraient la mer où, semblables à des cygnes gigantesques, un grand nombre de navires s'approchaient de la côte.

Jamais encore aucun navire n'était venu jusqu'ici. Comme ils étaient beaux à voir ! Tels des enfants, les hommes qui scrutaient l'horizon exultaient, leurs cris résonnaient loin sur la mer. Cependant, les navires restèrent au large. La nuit tomba et les étoiles apparurent. En riant et en bavardant, les hommes retournèrent dans leurs tentes. Les anciens, ces sages conseillers, restèrent encore longtemps auprès de Hualkar et s'entretinrent avec lui en toute confiance.

Vous vous trompez en croyant que Pizarro fut le premier à pénétrer dans le royaume des Incas. Ne vous est-il pas venu à l'idée que les Espagnols avaient une connaissance légendaire du «pays de l'or» avant même de partir à sa recherche ?

Environ sept à huit cents ans avant Pizarro, des navires espagnols avaient été poussés par hasard vers la côte du Pérou. Ce qu'ils nous apportèrent, à nous et à notre pays, fut terrible. Jusqu'à leur arrivée, nous ne connaissions pas les armes. Ils nous ont appris à tuer des êtres humains avec préméditation.

Il fallut de longues années avant que le pays ne se remette de ces dévastations et que nos âmes effrayées ne retrouvent leur équilibre. Certains de ceux qui, au moment des événements, avaient perdu la raison devant tant d'horreurs ne guérirent jamais.

Nous avons appris une chose à cette occasion : il existait des gens dont l'âme était grisée à la vue de l'or et des pierres précieuses et qui devenaient des monstres.