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Bouddha, vie et oeuvre du précurseur en Inde (Page 2)
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Sa nature pieuse et croyante ne s'était pas laissée troubler par ce qu'avait dit son époux sur les dieux. Elle ne lui avait plus jamais posé de questions à ce sujet. En revanche, elle avait prié et présenté ses offrandes avec une ferveur accrue. Et, au-delà de Çiva et de Vichnou, son intuition s'était élevée jusqu'à Brahma en la toute-puissance, la grandeur, la bonté et l'amour duquel elle croyait fermement.
Que de fois il lui avait été donné de les ressentir! Bien souvent, elle avait reçu une réponse lorsqu'elle s'était tournée vers cette divinité en une ardente supplication lors d'une détresse intérieure ou de difficultés extérieures dont sa vie pourtant particulièrement heureuse n'était pas exempte. Sa demande avait alors été exaucée, ou bien des voix lui avaient chuchoté de patienter, ou encore elles lui avaient indiqué une solution.
Cependant, elle avait depuis peu un ami qui - elle en était fermement convaincue - lui avait été envoyé pour l'aider. Dès qu'elle se trouvait seule dans le jardin, un tout petit homme, très vieux, et qu'elle était seule à voir, venait lui tenir compagnie.
Il était habillé comme un brahmane, dont il semblait aussi avoir la sagesse. Elle pouvait s'entretenir avec lui de tout ce qui lui passait par la tête et de tout ce qui lui tenait à coeur. Elle était toujours sûre de recevoir un conseil amical ou un sage enseignement. Cependant, il lui avait interdit de parler de lui à quiconque. Dès que quelqu'un s'approchait d'elle, il disparaissait, précaution d'ailleurs superflue puisque les autres ne le voyaient pas.
Cette fois encore, Maya ne resta pas longtemps seule. Un léger rire la tira de ses réflexions. Le vieil homme était assis devant elle sur le rebord de la fenêtre. Jamais encore il ne s'était montré dans le palais. Il lui adressa gentiment la parole en lui demandant la raison de sa tristesse.
«Je ne sais pas moi-même ce que je redoute», répondit-elle. «J'ai peur de l'avenir, tout en ne cessant de me répéter que nous n'avons rien à craindre.»
«Ta peur est fondée, princesse», dit gravement le petit homme. «Ton époux est trop insouciant. Il a fortement irrité le prince voisin dont la puissance est grande. Au lieu d'écouter les avertissements de ses conseillers, il en rit, et au lieu de lever ses armées pour protéger la frontière, il se promène à cheval dans les bois. J'ai pour mission de t'avertir. Rassemble ce que tu as de plus précieux, tes bijoux et tes parures, et prends aussi des vêtements. Fais-en plusieurs balluchons et tiens-les prêts afin de pouvoir t'enfuir avec tes fils et Kapila dès qu'il le faudra.»
La princesse était épouvantée.
«Permets-moi de parler au prince de tes avertissements», implora-t-elle. «Il sera peut-être encore possible d'éviter le danger qui nous menace!»
«Tu pourras lui en parler dès que tu le verras. Mais en attendant, fais le nécessaire, car tout doit être prêt dès ce soir. Suis-moi à présent. Je vais te montrer un passage secret qui part du palais et mène très loin dans la montagne. Plus personne ne le connaît. Tu l'emprunteras avec tes fils.»
«Vatha ne peut-elle nous accompagner? Tu n'as pas parlé d'elle.»
Le vieil homme secoua sa tête grisonnante.
«Elle est trop âgée», dit-il. «Elle n'aura pas à souffrir si tu la laisses ici.»
«Et mon époux? Si le malheur ne peut être évité, suis-je obligée de l'abandonner? Ne peut-il s'enfuir avec nous par le passage secret?»
«Tu dois le laisser pour l'amour de tes fils qui ont besoin de leur mère. La vie, elle, a besoin de tes fils. Il faut qu'ils soient sauvés. Quant au prince, il doit apprendre à travers les privations ce qu'il n'a pas encore compris à ce jour, à savoir qu'un Dieu éternel vit au-dessus de lui. Prie pour lui afin qu'il trouve bientôt la véritable sagesse! Et maintenant, suis-moi!»
Le vieil homme fit descendre un nombre incalculable de marches à Maya qui le suivait comme dans un rêve. Elle frissonna en pénétrant dans des souterrains qu'elle n'avait jamais vus.
Ils arrivèrent enfin dans une petite pièce sans porte ni fenêtre. Le petit homme montra une saillie dans le mur à côté d'un tas de pierres qui semblaient avoir été abandonnées là par hasard. Maya la saisit, et un pan de mur glissa sur le côté avec un grincement, laissant un passage suffisamment large pour permettre à quelqu'un de s'y glisser. Le vieil homme montra un paquet de torches enfoncées dans un creux du mur.
«Voici l'entrée. N'oublie pas d'emporter du feu pour vous éclairer. Engage-toi en toute confiance dans ce passage. Le chemin est sûr et conduit si loin dans la montagne qu'aucun ennemi ne vous trouvera. Maintenant, repère bien le chemin du retour afin de pouvoir retrouver ce refuge en cas de besoin!»
Une fois revenue dans ses appartements, la princesse implora Brahma de l'aider à être forte. A présent, elle savait parfaitement que le danger était imminent et inéluctable. Elle se mit donc à emballer ses affaires.
Quand elle eut terminé, elle était tellement rongée par l'inquiétude qu'elle chercha une occupation. L'un après l'autre, elle traîna les balluchons jusqu'en bas des nombreuses marches et, de cette façon, le chemin à suivre se grava toujours mieux dans sa mémoire. Lorsque le dernier balluchon fut déposé, le prince Siddharta n'était toujours pas rentré. S'était-il égaré? Lui était-il arrivé quelque chose?
Quand il fut l'heure d'aller se coucher, la princesse envoya les garçons au lit. Elle-même n'avait aucune envie de dormir. Elle s'assit tout habillée au chevet des enfants assoupis et pria.
Elle avait dû malgré tout sombrer dans le sommeil quand un indescriptible vacarme la fit se lever d'un bond. La pièce était éclairée comme en plein jour, et cette clarté venait de l'extérieur. Un fracas d'armes entrechoquées se fit entendre tandis que des cris de douleur couvraient les appels des hommes. Avant que Maya ait eu le temps de comprendre ce qui se passait, Kapila fit irruption dans la pièce:
«Princesse, sauve-toi avec les enfants ! La ville et le palais sont entre les mains des ennemis!»
«Où est le prince?»
«Nous l'ignorons! Ni lui ni ses compagnons ne sont rentrés de leur chevauchée. Mais sauve-toi! Ils se précipitent déjà dans les appartements.»
Prenant les enfants apeurés par la main, Maya cria au fidèle serviteur de la suivre et s'enfonça en toute hâte dans le souterrain. Des pas lourds, qui résonnaient sur les marches, accélérèrent encore leur fuite.
Ils avaient atteint la pièce obscure. Elle ouvrit rapidement la porte dissimulée dans le mur, fit passer les enfants et Kapila devant elle, puis referma soigneusement l'ouverture. Une torche fut allumée et, après un très long parcours sinueux, ils débouchèrent à l'air libre le lendemain à midi.
A la sortie du souterrain jaillissait une source à côté de laquelle se trouvait un abri en pierre qui avait dû jadis servir d'habitation à un berger et qui, bien que passablement délabré, pouvait à présent leur tenir lieu de refuge.
Ils en prirent possession avec reconnaissance sans se demander où ils trouveraient la nourriture dont ils avaient besoin. La seule pensée lucide de Maya était le souci qu'elle se faisait pour son époux qui était loin d'eux.
Kapilavastu était entre les mains de l'ennemi qui s'était livré au pillage et avait tout mis à feu et à sang. Des jours durant, l'horreur se déchaîna sur la ville jusqu'alors si heureuse.
Le reste du territoire s'était rendu sans résistance, de peur de subir le même sort que la capitale. Le prince du pays voisin avait annexé le petit royaume; il y régnait en maître absolu.
Et le prince Siddharta n'était toujours pas rentré! Il lui était certainement arrivé quelque chose de terrible pour qu'il restât au loin alors que son pays traversait une si lourde épreuve.
Ceux qui pensaient ainsi ne se trompaient pas. En ce soir si funeste pour le pays, le prince et ses quelques compagnons avaient été attaqués sur le chemin du retour par un groupe d'ennemis bien armés. Ils s'étaient bravement défendus jusqu'à ce qu'un coup de glaive eût jeté Siddharta à terre.
Au cours de la nuit, il se réveilla à plusieurs reprises en gémissant, pour retomber à chaque fois dans une profonde inconscience qui paralysait ses sens pendant longtemps.
Enfin, après une nouvelle nuit passée dans cet état, il revint à lui, et bien qu'affaibli par la douleur, la perte de sang et la faim, il recouvra toute sa lucidité. C'est alors qu'il vit, gisant alentour, ses compagnons qui avaient payé leur fidélité de leur vie. Mais les ennemis aussi gisaient sur le sol. Pas un seul n'avait dû en réchapper.
Siddharta tenta de se relever, mais il n'y parvint pas. Sa blessure le faisait trop souffrir et il avait peur que le sang ne se remît à couler. Que lui fallaitil faire? Mourir là, dans la solitude et dans la détresse? Il devait y avoir déjà longtemps qu'il avait quitté son foyer. Pourquoi ne venait-on pas à sa recherche? Et, parmi toutes les pensées qui tourmentaient sa tête endolorie, il en était une qui revenait sans cesse:
«Que puis-je faire pour rester en vie?»
Il ne trouvait pas de réponse. S'il avait cru aux dieux, il aurait prié. Mais les dieux n'étaient pour lui que des notions abstraites, et non des réalités! Et la nuit tomba à nouveau. Les souffrances de Siddharta devenaient insupportables. Il pouvait peut-être essayer pour une fois de trouver de l'aide dans la prière.
Il invoqua les dieux, mais comme derrière sa prière il y avait cette pensée: «Qui sait si cela servira à quelque chose ?» ses requêtes n'eurent pas suffisamment de force pour s'élever.
Des fils lumineux provenant des pieuses prières de son épouse tentaient de l'atteindre, mais ses propres pensées pleines de doutes empêchaient tout ancrage, et les fils devaient sans cesse revenir vers celle qui les avait inconsciemment envoyés.
Il se mit alors à s'en prendre aux dieux. Il s'était abaissé jusqu'à solliciter leur aide, et ils ne l'avaient pas exaucé! Les dieux n'existaient donc pas. Il ne s'était pas trompé.
La nuit lui parut interminable. Si seulement il pouvait mourir! Il vaudrait cent fois mieux quitter cette Terre tout de suite plutôt que d'attendre la mort dans d'atroces souffrances. C'est alors que de nouvelles pensées l'assaillirent: quitter la Terre, et ensuite? Où son chemin le conduirait-il? S'il n'y avait pas de dieux, il n'y avait pas non plus d'au-delà. Allait-il se dissoudre dans le néant?
Auparavant, il avait toujours repoussé toutes les questions de ce genre:, il aurait bien le temps d'y songer quand il serait vieux et faible! Mais à présent, il ne pouvait plus les éluder et il ne trouvait aucune réponse!
Le soleil s'était levé et de doux rayons perçaient l'épaisseur des bois à l'endroit où gisait le prince grièvement blessé. L'une de ces flèches lumineuses jouait sur le dos chatoyant d'un scarabée qui, non loin du prince, tentait de se frayer un passage entre les herbes. Siddharta le suivit des yeux avec envie.
«Pourquoi aurais-tu le droit de vivre, alors que moi, je dois mourir?»
Dans l'intention de le tuer, il leva sur l'insecte un poing affaibli.
Il sentit alors qu'on lui retenait la main. Ce n'était pas de la faiblesse, sinon elle serait retombée. Une force inconnue l'immobilisait. Qu'était-ce donc ? Et voilà qu'il entendit aussi une voix:
«Tu ne dois faire de mal à aucune créature.»
D'où venait cette voix? Elle semblait résonner au fond de lui-même. Mais qui retenait son poing levé? Il existait donc des êtres que l'on ne pouvait voir et qui avaient un certain pouvoir? Une lueur d'espoir fit vibrer l'âme du prince.
«Vous, êtres invisibles, qui que vous soyez,» implora-t-il avec une grande ferveur, «aidez-moi! Ne me laissez pas périr. Vous qui sauvez un petit insecte, ayez aussi pitié de moi!»
Il répéta plusieurs fois sa requête dont les accents se firent de plus en plus touchants. C'est alors qu'un craquement de branches accompagné d'un roulement de pierres lui signala l'arrivée d'un être vivant.
Avant que Siddharta ait pu savoir s'il s'agissait d'un être humain ou d'un animal, un homme misérablement vêtu se trouva devant lui. Il appartenait à la caste inférieure, celle dont le prince se serait auparavant détourné avec dégoût. Mais à présent, il ne voyait plus en lui que son sauveur.
«Aide-moi!» l'implora-t-il de ses lèvres livides. L'homme le regarda et dit:
«Tiens, on dirait que celui-là vit encore! Je croyais que vous étiez tous morts. J'espérais ramasser un riche butin, et voilà que maintenant tu voudrais m'en empêcher? Il vaut mieux que je t'achève!»
«Vous qui avez sauvé l'insecte, aidez-moi, moi aussi!» s'écria Siddharta en rassemblant ses dernières forces.
L'homme eut un rire grossier:
«Je n'ai jamais sauvé aucun insecte, mais je vais te laisser la vie sauve. Après tout, tu ne pourras m'empêcher de prendre aux morts ce dont ils n'ont plus besoin.»
Le prince frissonna. Il avait affaire à un pilleur de cadavres! Ce délit était sévèrement puni. Mais, étant donné les circonstances, il ne pouvait s'y opposer.
Après avoir emballé dans l'un des manteaux tout ce qui lui semblait précieux, l'homme s'apprêta à partir, mais le prince le supplia:
«Ne m'abandonne pas dans cet état! Apporte-moi à boire, et tout ce que j'ai sur moi sera à toi.»
Des pas se firent à nouveau entendre, et l'homme s'enfuit! Le nouvel arrivant n'avait pas l'air plus engageant que celui qui venait de piller en ces lieux. Il examina les cadavres dépouillés de leurs vêtements, les toucha du bout du pied pour voir s'il leur restait encore un souffle de vie, puis il se tourna vers le prince.
«Ce voleur m'en a tout de même laissé un!» murmura-t-il en se mettant sur-le-champ à dépouiller le blessé.»
Soudain, il vit les yeux grands ouverts de Siddharta qui le fixaient de façon suppliante. Épouvanté, il laissa retomber sa victime. Il allait fuir comme le précédent lorsque, ébloui par un rayon de soleil, il chancela.
Qui sait ce qui se passa alors en son âme? Il s'adressa au prince en disant:
«Je vais te porter dans un endroit où tu pourras avoir à manger.»
Il lut la gratitude dans les yeux du blessé. Sur ce, il prit dans ses bras vigoureux celui qui avait presque perdu connaissance et le porta à travers les fourrés.
Quand Siddharta revint à lui, il se retrouva allongé sur une peau à l'intérieur d'une assez grande caverne. A côté de lui, il y avait un grand récipient contenant du thé. Toutes sortes d'aliments étaient posés sur une pierre à portée de sa main. Toutefois, le prince était trop faible pour se saisir de la nourriture et de la boisson auxquelles il aspirait tant.
Que d'horribles tourments ne devait-il pas encore endurer! Il avait froid, l'homme avait dû lui voler tous ses vêtements. Il s'examina: il était couvert de guenilles de la pire espèce.
«Vous, êtres invisibles, ne m'avez-vous empêché de mourir tout de suite que pour me laisser périr ici?» demanda le prince d'un ton plaintif qui n'avait plus rien d'arrogant. «Continuez à m'aider, vous que je ne vois ni ne connais, mais en qui je crois parce que je sais que vous existez!»
Du fond de la caverne, qu'il ne pouvait voir, une enfant, une petite fille, s'avança vers lui. Elle regarda avec curiosité l'homme qui avait dormi jusqu'alors et qui bougeait à présent.
«Homme, veux-tu boire?» demanda-t-elle.
Elle s'empressa de s'agenouiller sur le sol pour approcher des lèvres du prince un petit gobelet avec lequel elle avait puisé du thé dans le grand récipient. Quel réconfort! Elle lui tendit ensuite une bouchée de pain.
Des jours durant, cette petite fille fut la seule compagnie de Siddharta. Elle s'occupait du blessé du mieux qu'elle le pouvait. Elle lui apportait de la nourriture et du thé chaque fois qu'il en demandait. Mais elle ne disait que ce qui était absolument nécessaire. On lui avait apparemment recommandé de garder le silence.
La blessure de Siddharta guérit lentement et ses forces revinrent. Un jour, le prince put enfin s'asseoir et, peu de temps après, il essaya de faire quelques pas. Quand il voulut demander à sa petite garde-malade où il se trouvait, elle se contenta de secouer la tête. Il lui fallait donc attendre d'avoir retrouvé suffisamment de forces pour quitter la caverne.
Et ce jour arriva lui aussi. Il demanda à la petite s'il était libre d'aller où bon lui semblait. Elle acquiesça. Il la remercia gentiment et lui demanda son nom, mais cette fois encore elle refusa de répondre.
«Je suis prince, petite», lui déclara-t-il. «Une fois rentré dans mon royaume, je pourrai récompenser tes services.»
En entendant ces mots, elle montra ses haillons et éclata de rire.
Siddharta emporta de la nourriture et partit dans la forêt. Obéissant à une impulsion intérieure, il suivit une direction bien précise.
Au bout de plusieurs jours, il remarqua qu'il arrivait à la lisière de la forêt. Le soir même, il se retrouva sur une hauteur et vit Kapilavastu à ses pieds.
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