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Lao-Tseu, vie et oeuvre du précurseur en Chine (Page 2)
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Wu-Li tenta de se rappeler tous leurs noms mais, en souriant, elle dut y renoncer. Jadis déjà, elle avait à peine su le nom des déesses et pourquoi on les adorait. Etait-ce un tort? Ces femmes de bien l'en avaient grondée sévèrement, et plus d'une larme avait coulé à ce sujet. Pourtant, les dieux ne devaient pas lui en vouloir, sinon ils ne lui donneraient pas maintenant cette âme en garde. Avec quelle joie elle attendait ce petit enfant!
Elle se mit à bavarder doucement avec cette âme, et il lui sembla que l'enfant encore à naître répondait.
«Il te faut oublier que je viens vers toi depuis les jardins sacrés, toi qui veux être ma mère. Tu dois m'instruire et me guider comme si j'étais un enfant ordinaire. Sinon je ne pourrai pas remplir ma mission. »
«Ame, quel devoir t'attend?»
«Je dois combattre et exterminer les démons et frayer aux esprits lumineux le chemin vers les âmes humaines. »
«Ainsi, tu seras sur Terre un guerrier?» demanda la femme avec un léger soupir.
«Je ne combattrai pas avec des armes matérielles. Les esprits doivent être vaincus sur le plan spirituel. »
«Puis-je t'aider, âme qui vient? Dis-moi ce que je peux faire pour toi.»
«Crée la paix et l'harmonie autour de moi dès mon premier souffle sur Terre, et demeure dans la Vérité comme tu t'y trouves actuellement. Tu contribueras ainsi à préparer le terrain où je pourrai m'épanouir. Tu aideras à forger les armes dont j'ai besoin pour le combat.»
«Ame, qui t'envoie?»
«De même que Schang-Ti est bien au-dessus de vous, les humains, de même celui qui m'envoie est beaucoup plus élevé que Schang-Ti qui n'est que l'un de ses serviteurs. Peux-tu te représenter cela? Il est sublime et puissant, sage et juste. »
En entendant ces paroles, la femme fut saisie de vénération. Elle voulut parler, mais la voix lui manqua. Finalement, une question lui échappa :
« Comment se nomme celui dont tu parles ainsi? » Mais elle ne reçut pas de réponse.
Elle demeura longtemps absorbée dans de profondes réflexions. Puis elle s'approcha de l'autel; cette fois, sa prière ne s'adressait pas à Schang-Ti, mais elle recherchait le Très-Haut qui était supérieur à tous les autres. Et quelque chose de nouveau la pénétra, une sensation de bonheur et de force comme elle n'en avait encore jamais connue.
Dès ce jour, elle n'adressa ses prières qu'au Très-Haut, mais elle était incapable d'en parler à Li-Fu-Taï. En face de la sainteté de ce que l'âme à venir lui avait communiqué, une profonde retenue gardait ses lèvres closes.
Les journées passèrent avec une régularité paisible jusqu'au moment où une vieille voisine déposa le nouveau-né dans les bras de Wu-Li. C'était un garçon au corps gracieux et au teint très clair. La vieille femme en fit la remarque au prêtre qui était venu le bénir et qui questionna Li-Fu-Taï.
Tout fier, le père faisait de grands efforts pour paraître indifférent, et n'y réussissait aucunement, mais il avait bien des choses à dire.
«Regarde-moi, vénérable père du temple,» dit-il. «Moi aussi, j'ai un teint plus clair que tous mes voisins. Le temps a diminué la différence, mais à l'époque des ablutions sacrées, cela se remarque. La cause en est que mes ancêtres ne sont pas nés dans la région, mais qu'ils sont venus ici en franchissant une haute montagne. »
Sais-tu de quel pays ils sont issus? » demanda le prêtre.
«On l'appelait Tarim, et la tradition raconte que le pays entier était d'aspect tout différent de celui-ci. Il paraît que d'autres plantes y poussaient et qu'on y rencontrait d'autres animaux. »
«Pourquoi tes ancêtres ont-ils quitté ce pays si particulier?» demanda le prêtre quelque peu moqueur.
Li-Fu-Taï pouvait aussi répondre à cette question.
« La connaissance de cet événement, qui date de fort longtemps, fut transmise de père en fils. L'ancêtre qui avait émigré avec ses fils l'avait fait sur l'ordre de l'un des dieux. »
Le prêtre l'interrompit :
« Quel dieu a pu lui en donner l'ordre?»
«Je ne sais pas», dit Li-Fu-Taï avec une certaine hésitation. «Le nom qui nous a été transmis n'a aucune ressemblance avec l'un des nôtres, et pourtant mes ancêtres étaient d'honnêtes croyants. »
«Quel était ce nom?» lui demanda son interlocuteur avec insistance.
«Cela ressemblait à peu près à Jahwa», répondit Li-Fu-Taï.
«Jahwa, Jahwa?» réfléchit le prêtre. «Tu as raison, cela ne ressemble à aucun nom de dieu que nous connaissons. Le vrai nom a probablement été déformé par la tradition. Oui, il doit en être ainsi! Continue ton récit! »
«L'ordre que reçut mon ancêtre Li-Pe-Yang disait à peu près ceci : Va vers le sud en traversant la haute montagne. Ne crains pas le danger. Tu seras préservé des bêtes sauvages et des précipices infranchissables, car tu es protégé.
Lorsque tu auras traversé la montagne, continue ta route vers le sud, mais tourne-toi légèrement vers le soleil levant. Tu arriveras dans un pays fertile où les hommes portent des boutons rouges sur leur bonnet noir. Là, observe autour de toi. une grande mortalité a laissé le pays et les demeures sans propriétaires. Si tu trouves une parcelle qui te convient, va voir le prêtre et demande-lui de te la donner. Dis-lui que je t'envoie, et il fera selon ta volonté. »
«Une bien singulière tradition!» s'étonna le prêtre. «Sais-tu aussi dans quel but ton ancêtre devait précisément venir ici? »
«Cela aussi nous a été communiqué», affirma le père. «La voix lui avait dit que de cette région de l'Empire du Milieu, la Lumière devait éclairer le pays entier, une Lumière dont l'éclat ferait fuir les démons.»
«Et c'est pour faire participer ses descendants à cette Lumière que ton ancêtre a entrepris ce pénible voyage?» dit le prêtre songeur. «Il mérite vraiment d'être tout particulièrement honoré pour un tel dévouement. Je vois que vous avez dressé un bel autel. Offrez assidûment des sacrifices et vous attirerez sur l'enfant la bénédiction des ancêtres.»
Le prêtre quitta les lieux avec dignité. Mais dans l'âme de Li-Fu-Taï une idée nouvelle se faisait jour. Et si cet enfant était choisi pour apporter la Lumière? Il en était probablement ainsi! Il fallait qu'il en soit ainsi! »
Peut-être ce nouveau-né était-il l'ancêtre réincarné? Alors on aurait dû appeler l'enfant Pe-Yang! Il n'y avait pas songé! Or, le prêtre l'avait béni sous le nom de Li-Erl. Lui et sa femme avaient trouvé que ce nom était beau et bien adapté. Maintenant, l'enfant devrait le porter jusqu'à ce que ses actes justifient ultérieurement un changement de nom.
Li-Fu-Taï s'approcha doucement de la couche de sa femme qui considérait avec bonheur le petit Li-Erl. Effectivement, c'était un petit garçon ravissant. Avec douceur, la main de Wu-Li avait écarté toutes les amulettes et toutes les plantes dont les voisines avaient couvert le nouveau-né afin de le protéger des démons et des sortilèges.
Ses lèvres murmurèrent «Tu es protégé, mon petit guerrier du Très-Haut», et il lui sembla que l'enfant souriait.
Les années suivantes s'écoulèrent sans incidents particuliers. Bien que ce ne soit pas toujours facile, la piété effective de la mère savait maintenir au logis la paix et l'harmonie, sources de joie et de félicité.
Li-Fu-Taï vivait dans l'attente constante de retrouver son ancêtre en son fils. il aurait du moins fallu que ce fils soit entièrement différent de tous les autres. Il l'observait constamment mais, ce faisant, éprouvait maintes déceptions. Li-Erl se développait comme tous les autres enfants en bonne santé. Le moment venu, il apprit à marcher et à parler; il tombait aussi dans l'eau et se brûlait au feu.
A peine avait-il commis un quelconque méfait enfantin que le père se mettait en colère en constatant les mauvaises manières de son fils. Mais la mère modérait la punition et tempérait les reproches sans s'étendre sur le sujet. Tous les actes de l'enfant qui provoquaient la colère du père lui semblaient provenir de la même source : un désir de savoir excessif.
La mère le ressentait en tout ce que faisait le petit. Il questionnait peu et préférait plutôt trouver une réponse par l'expérience personnelle.
Malgré ces contrariétés occasionnelles, la maison semblait être un lieu où s'ébattaient tous les bons esprits, comme si le souffle d'une paix supraterrestre y flottait.
Les quelques visiteurs, qui venaient de temps à autre pour faire du commerce avec le père ou pour mettre les mains adroites de la mère à contribution, le remarquaient. Il arrivait qu'ils demandent ouvertement pourquoi une atmosphère si douce régnait dans la hutte. Certains l'attribuaient à l'autel si particulier au foyer de Li-Fu-Taï.
Matin et soir, Wu-Li conduisait son jeune fils devant cet autel et l'habituait à dire en ce lieu ses prières enfantines. Elle essayait de lui parler du Très-Haut. Le prêtre lui avait appris des prières particulières que son fils devait réciter. Elle les disait avec lui, mais y ajoutait toujours du fond du coeur une sollicitation ou un remerciement.
Li-Erl le comprit bientôt et l'imita. Il lui semblait évident d'exprimer tous ses désirs devant l'autel, mais d'y apporter également chaque joie.
Un jour - il devait avoir trois ans - sa mère le trouva devant l'autel; le front touchant le sol, il suppliait :
«Très-Haut, j'ai faim! »
Avec un sourire, Wu-Li releva l'enfant et lui demanda :
«Pourquoi ne pas me l'avoir dit?»
Alors le garçon regarda sa mère avec de grands yeux étonnés et répliqua :
«Tout vient du Très-Haut; si Li-Erl lui adresse une demande, il te le fera savoir. »
A quelque temps de la, au crépuscule, Wu-Li trouva l'enfant tenant à mi-voix une conversation animée avec quelqu'un qu'elle ne pouvait voir. Le petit se tenait devant une natte et, au moment même où sa mère s'approchait, il était en train de dire :
«Je t'ai très bien compris, Tsin-Hi. Je le demanderai à mon père, mais il faut que tu m'aides pour qu'il ne réplique pas que je suis trop jeune.»
Le garçon s'inclina ensuite avec une grande politesse, comme s'il voulait prendre congé d'un hôte fort distingué. Qui lui avait appris cela? Où avait-il vu un geste pareil?
Sur le moment, Wu-Li voulut demander à l'enfant avec qui il venait de parler. Mais au même instant, elle comprit que Li-Erl ne le dirait jamais; elle savait même qu'il n'était pas autorisé à le dire. Elle non plus n'avait parlé à personne de l'apparition qu'elle avait vue avant la naissance de l'enfant.
Toute question irréfléchie de sa part effaroucherait le garçon et détruirait l'harmonie. De son côté, Li-Erl ne lui dit rien de ses rencontres avec TsinHi (Fils du Ciel), rencontres dont il avait apparemment l'habitude. L'ayant observé attentivement, elle remarqua qu'après cela les yeux de l'enfant étaient plus rayonnants qu'à l'ordinaire, et qu'il était plus joyeux et plus gai.
Le lendemain, lorsque le père rentra après une courte absence et salua son fils, il demanda comme de coutume :
«Est-ce que mon petit «voyant de lumière» a un désir quelconque?»
«Voyant de lumière» était le petit nom que son père lui avait donné en souvenir de la tradition ancestrale. Sa mère trouvait ce nom très indiqué car, effectivement, l'enfant ne semblait voir et aimer que ce qui était lumineux et clair, alors qu'il évitait les ténèbres sous toutes leurs formes.
D'habitude le garçon répondait par un sourire à la question que son père lui posait invariablement en ces termes mais, ce jour-là, il dit :
«J'attendais la question de mon père. J'ai un très grand désir.»
A ces mots, il quitta son père et se jeta à terre devant l'autel :
«Très-Haut, aide-moi! Je voudrais apprendre à lire et à écrire!»
Si le tableau n'avait pas été si touchant, le père aurait été obligé de rire en voyant la gravité avec laquelle le garçon, encore si petit, aspirait au savoir des adultes.
«Viens près de moi, Li-Erl», dit-il avec bienveillance. «Pourquoi mon fils ne veut-il pas attendre que le moment en soit venu?»
«Parce que c'est urgent. »
« Et que veux-tu faire de ce que tu apprendras? »
«J'en aurai besoin au cours de ma vie. »
Cette réponse fut donnée avec beaucoup de calme et comme une chose tout à fait évidente.
Mais le père voulut s'assurer que le garçon prenait cette demande vraiment au sérieux. Il lui expliqua que la langue chinoise était très riche. Les gens de culture moyenne pouvaient en apprendre environ le tiers. Cela suffisait pour le commerce et les relations.
Ceux qui se vouaient à l'érudition, qui lisaient des livres et en écrivaient peut-être personnellement, devaient en apprendre environ deux fois plus.
Lui-même, Li-Fu-Taï, comprenait le second degré de la langue. Il lui avait fallu une vingtaine d'années pour l'apprendre.
«Alors, àpprends-moi cela, mon père», demanda l'enfant. «Ensuite, il nous faudra chercher d'autres maîtres. »
«Je pense que ce que je peux te montrer te suffira», dit le père quelque peu amusé. Mais l'enfant secoua gravement la tête et demanda avec insistance : «Commençons tout de suite, je n'ai pas de temps à perdre.»
Tous les jours, cet enfant âgé de trois ans s'exerçait avec le pinceau et l'encre à former avec art les mots de sa langue, et le père comprit bien vite qu'il était lui-même peu doué pour l'enseignement. Malgré des études longues et consciencieuses, il connaissait médiocrement ce qu'il devait enseigner.
Mais l'enfant saisissait tout avec une clarté extrême, et il suffisait qu'on lui dise les choses une seule fois pour qu'il s'en souvienne. Contrairement à toute attente, un maître fut bientôt trouvé.
Les prêtres qui vivaient et enseignaient dans le voisinage du temple avaient refusé d'accueillir un enfant aussi jeune parmi leurs élèves. Ils reprochaient à Li-Fu-Taï d'avoir pour son fils des visées trop élevées. Quelque peu accablé, le père prit le chemin du retour.
Li-ErI attendait avec tant d'impatience la nouvelle que son père apporterait. Qu'allait-il lui dire? Absorbé dans ses pensées, il ne faisait pas attention à son chemin et il se heurta à un homme dont l'aspect attira son regard.
C'était un homme assez âgé, habillé pauvrement; son costume différait totalement de celui des habitants de la région. Son visage brun était sillonné de nombreuses rides. Des sourcils touffus, presque blancs, protégeaient ses yeux bleu-foncé et rayonnants. C'est avec ces yeux-là qu'il fixa Li-Fu-Taï d'un air interrogateur, si bien que celui-ci s'excusa presque à son corps défendant en bredouillant quelque chose comme... «profondes pensées».
«Quel était le sujet de ces pensées?» demanda aimablement l'étranger. Sa voix était harmonieuse et sa diction pure. «Je cherche un maître pour mon fils », répondit hâtivement le père.
Il fut aussitôt fâché contre lui-même, car en quoi ses affaires personnelles pouvaient-elles regarder l'étranger?
Mais celui-ci ne parut nullement surpris; il répliqua, au contraire : « Il fallait donc que nous nous rencontrions ! Toi, tu cherches un maître, et moi, je cherche un élève. Il est vrai que j'ignore s'il m'est permis de trouver dès aujourd'hui ce que je cherche.»
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