Lao-Tseu, vie et oeuvre du précurseur en Chine (Page 1) -----------

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Assis devant sa hutte, Li-Fu-Taï était plongé dans une paisible contemplation. Le ciel, d'un bleu sombre, s'étendait au-dessus de lui, mais il ne levait pas le regard. Des champs de riz, verts et ondoyants, l'entouraient, mais LiFu-Taï n'y prêtait pas attention.

Il s'était totalement retiré en lui-même. Son âme saluait d'autres âmes dans d'autres sphères.

Un petit chien jaune accourut; il essaya d'attirer l'attention de l'homme, mais toutes ses amusantes gambades et ses jappements joyeux furent vains : l'âme de cet homme ne séjournait pas dans son corps.

De ses dents blanches et pointues, l'animal saisit le vêtement bleu de LiFu-Taï. Mais, ces efforts n'étant pas davantage couronnés de succès, le petit chien retourna bien vite dans la maison.

Une femme en sortit; elle s'approcha de l'homme. Mais en voyant son air absent, elle saisit en silence les récipients servant à puiser de l'eau qui se trouvaient à terre et s'éloigna.

Un calme profond entourait à présent le rêveur.

Au loin arrivait un nuage blanc à l'aspect étrange qui, en approchant toujours davantage, prit la forme d'un dragon gigantesque.

Lorsqu'il fut tout proche de Li-Fu-Taï, il sembla descendre. Scintillante, la tête de ce dragon se détachait sur le bleu du ciel, et une voix résonna, tantôt forte, tantôt douce, pareille au mugissement du vent :

«Écoute-moi, Li-Fu-Taï! Schang-Ti m'envoie pour que je te parle. Reviens des jardins des âmes! »

La silhouette de l'homme demeura immobile, mais son âme obéit à l'appel, et elle écouta ce qu'avait à lui annoncer le messager de Schang-Ti qui reprit :

«Ame humaine, écoute! Tu penses fidèlement à ton peuple et tu réfléchis jour et nuit à la façon de mettre fin à la domination des démons. Cependant tu n'es pas assez fort, et tu le sais. Tu n'es pas non plus préparé pour accueillir en toi des pensées célestes afin de les transmettre à ceux qui en ont besoin et qui implorent Schang-Ti. Mais sache que, là-haut, dans l'un des jardins les plus élevés, une âme a été préparée depuis longtemps. Elle a accueilli en elle la plus haute sagesse et elle a reçu la faculté de puiser la force dans la Lumière chaque fois qu'elle en a besoin.

Cette âme est désignée pour être le guide de ton peuple, et c'est toi que Schang-Ti a choisi pour lui préparer son lieu de séjour terrestre. Telle est la récompense de ta fidélité envers Schang-Ti et envers ton peuple. Réponds, Li-Fu-Taï, veux-tu accueillir cette âme et la protéger comme un cadeau des dieux?»

Et l'âme de Li-Fu-Taï s'inclina et prêta serment devant le messager de Schang-Ti. Puis elle réintégra son corps.

Alors Li-Fu-Taï se prosterna, toucha du front trois fois sa mère la Terre et pria. A cet instant, il eut conscience de ce qui venait de se passer et il fut saisi d'une profonde vénération. Mais le nuage avait disparu et le ciel d'un bleu profond souriait à l'être humain ainsi béni.

Sa femme revenait du point d'eau. Il alla à sa rencontre, se chargea des seaux et les porta dans la maison. A aucun moment il ne songea à partager avec elle ce qu'il venait de vivre. Il serait bien temps de lui en parler lorsque l'âme ainsi préparée aurait fait son entrée chez eux.

Ils vivaient en commun depuis cinq années déjà sans que les dieux aient béni leur union. Li-Fu-Taï savait à présent pourquoi il avait dû en être ainsi. Cet enfant était destiné à grandir dans l'isolement.

Et lui, Li-Fu-Taï, devait maintenant se préparer; il lui fallait approfondir chaque jour les manuscrits sacrés qui parlent des dieux et surtout de SchangTi, le plus élevé d'entre eux.

Il fallait que son âme aille toujours plus consciemment dans les jardins de la Lumière pour qu'ils lui deviennent familiers; il pourrait ainsi être un bon guide pour l'âme à venir. Mais il devait aussi s'occuper bien plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors de ses biens terrestres afin que celui qui allait venir ne souffre pas de privations.

Durant les mois qui suivirent, Wu-li, son épouse, s'étonna souvent du zèle de son mari. Mais elle s'en réjouissait. Elle ressentait qu'à présent une nouvelle mission lui incombait, et elle s'y préparait avec joie.

Elle respecta craintivement tous les conseils que lui prodiguaient des femmes instruites par l'expérience. Elle ne devait plus faire un pas devant la hutte après le coucher de l'astre du jour pour éviter que les démons s'approchent d'elle et l'effraient. Il lui fallait chercher toutes sortes de plantes et les porter constamment sur elle afin d'attirer autour d'elle de bons esprits.

En vérité, l'atmosphère entière était remplie de toutes sortes d'esprits. On ne saurait être assez prudent pour ne rien attirer de néfaste sur soi et sur l'enfant à venir. Et il fallait bien plus encore se garder d'être envieuse ou hargneuse pour éviter que l'âme en attente ne soit incarnée dans un corps de renard. Chaque voisine donnait un conseil différent.

Wu-li les suivit tous, jusqu'au jour où elle reconnut que bon nombre d'entre eux se contredisaient. A qui devait-elle obéir? L'idée ne lui vint pas d'en parler à son mari. Il était certainement d'avis, comme la plupart des hommes, que les femmes manquent d'intelligence, si bien qu'on ne peut leur parler sérieusement. Dès le début, elle préféra éviter de s'exposer à un refus.

Un matin, elle se rendit très tôt au point d'eau entouré de hauts palmiers. Une mousse vert-émeraude poussait alentour, c'était là un merveilleux coussin qui incitait au repos.

Wu-li s'agenouilla pour puiser de l'eau. Elle aperçut alors une gracieuse figure féminine comme elle n'en avait encore jamais vue. Tout en elle était clair et lumineux, jusqu'aux longs cheveux qui l'enveloppaient comme un manteau.

Mais, chose étrange, il sembla à Wu-li qu'elle pouvait voir les troncs des palmiers à travers cette silhouette. Etait-ce une messagère du ciel? Ce ne pouvait être un démon. Certes, on avait raconté à Wu-li que les démons adoptaient parfois des formes admirables, mais cette femme parlait à son âme qui s'abandonna tranquillement au ravissement que cette apparition éveillait en elle.

Après avoir longuement regardé, Wu-li osa demander :

«Qui es-tu et d'où viens-tu, toi qui es si merveilleuse?»

«Je suis une servante de Kwang-Non et je viens des jardins des âmes. Une âme veut venir à toi. Tu dois prendre soin d'elle et la protéger en te souvenant toujours que Schang-Ti, le Très-Haut, l'envoie vers toi! Prépare-toi à l'accueillir dignement.

Cette âme doit accomplir de grandes choses. Cependant, il te faut chasser toute pensée au sujet des démons. Ils ne peuvent s'approcher de toi tant que tes propres pensées ne les attirent pas. Prie sans arrêt Schang-Ti, implore Kwang-Non, et la bénédiction s'étendra sur toi comme un manteau sacré.

Évite de fréquenter les voisines; va dans la forêt et rends-toi dans les lieux sacrés. Dresse chez toi un autel et fais des offrandes de fleurs. »

Dès le début, Wu-Li en prière s'était inclinée, le front appuyé sur le tapis de mousse. Elle était entièrement prise par le caractère sacré de cet instant. Lorsque la voix douce se tut et que la femme leva les yeux, elle se retrouva seule. La joie la pénétrait.

Et, le même jour, lorsque Wu-Li dressa un autel à la meilleure place de la maison, Li-Fu-Taï la regarda d'un air interrogateur, comme s'il attendait une explication. Mais, comme il ne posait pas de question, il ne reçut pas de réponse.

Surpris, il observait l'édification de l'autel domestique. Les petites mains de Wu-Li recouvrirent la table laquée de la plus fine pièce de soie richement brodée. Puis elle plaça une coupe à encens en bronze au centre et, de chaque côté, un vase précieux garni de fleurs. C'était tout.

Or, Li-Fu-Taï fut tout de même obligé de la questionner, car il constatait l'absence des signes du culte des ancêtres, tels qu'amulettes, statues et manuscrits. Un autel avait été dressé pour y prier; c'était évident. Mais si lui, le maître de la maison, devait y faire ses dévotions, il devait aussi savoir à qui les adresser.

«La fleur de mon foyer ne veut-elle pas me dire à qui elle voue cet autel? » questionna-t-il aimablement, bien qu'il fût vexé de devoir poser la question.

Il avait tout d'abord voulu exiger une explication sur un ton brusque, mais il s etait rappelé que l'harmonie devait régner dans la maison qui avait été autorisée à accueillir l'âme attendue. Il fut lui-même surpris de constater qu'être aimable lui coûtait si peu d'efforts. Mais la réponse de son épouse le surprit davantage encore:

«L'autel et les sacrifices s'adressent à Schang-Ti.» Il n'était encore jamais arrivé qu'un autel fût dressé pour le dieu le plus élevé dans une simple habitation! Stupéfait, Li-Fu-Taï fixait sa femme. L'attente de la joie qui lui était dévolue aurait-elle troublé ses sens? Il fallait la dissuader de cette entreprise téméraire.

Il se tourna vers elle avec bonté et se préparait à parler lorsqu'il vit une figure féminine lumineuse debout près de l'autel. En un geste de bénédiction, elle leva les mains au-dessus de la coupe à encens et des fleurs, puis au-dessus de Wu-Li qui s'était prosternée en adoration. Sa femme voyait elle donc aussi les lumineux? L'homme le constatait avec surprise tandis qu'il s'agenouillait lentement à côté d'elle.

Alors la messagère divine se mit à parler. D'une voix claire et douce, elle annonça que Schang-Ti avait accepté avec bienveillance l'autel et les offrandes de fleurs. Les époux ne devaient pas cesser de prier. Leur habitation devait devenir un temple de Dieu où la paix et la joie régneraient.

Puis la gracieuse apparition disparut. Mais l'homme et la femme, grâce à cette profonde expérience vécue en commun, trouvèrent le chemin l'un vers l'autre et parlèrent ensemble de ce que chacun avait pu voir et entendre.

Plusieurs mois s'étaient écoulés. Li-Fu-Taï avait dû quitter son foyer pour quelques jours. C'était l'époque des grands marchés où l'on échangeait la soie et le riz contre une provision de vivres.

Cette période de solitude ne parut pas longue à Wu-Li. Elle avait maintes choses à préparer pour l'âme à venir. De plus, elle cultivait dans le petit jardin les plus belles fleurs pour l'offrande quotidienne sur l'autel domestique.

Or, ces fleurs avaient depuis longtemps éveillé l'envie et la curiosité des voisines dont Wu-Li s'était écartée si ostensiblement.

Tant que le mari avait été présent, elles n'avaient pas osé intervenir. Par contre, elles voulaient maintenant profiter des jours où Wu-Li était seule avec le petit chien jaune pour élucider le secret qui, visiblement, était en relation avec la culture des fleurs. Elles s'étaient concertées sur la façon dont elles enjôleraient la femme.

Tôt le matin, la voisine la plus proche vint demander du feu en prétextant que son foyer s'était éteint pendant la nuit. Wu-Li s'effraya. Là où le feu s'éteint, les choses vont mal dans le ménage. De toute façon, elle ne tenait pas à ce que la femme entre dans la maison et elle la pria d'attendre au jardin.

Tel était justement le désir de la voisine. Elle allait de plante en plante et considérait les fleurs. Lorsque Wu-Li sortit de la maison avec la braise incandescente, l'intruse n'était nullement pressée d'emporter le feu sous son toit.

«Tu as des fleurs magnifiques, Wu-Li», commença-t-elle, flatteuse. «Aucune femme dans toute la contrée ne peut certes se vanter d'une telle splendeur! Que fais-tu des fleurs que tu coupes tous les jours?»

«Je les emporte chez moi et je m'en réjouis», répondit-elle vivement.

«Tu peux le faire également au jardin, tu n'as pas besoin de les cueillir», grommela la voisine. «Nous aussi, nous voulons nous en réjouir. Ne veux-tu pas m'en donner quelques- unes?»

Wu-Li ne savait que répondre. La voisine se baissa et voulut cueillir une tige portant trois magnifiques fleurs blanches. Mais avant qu'elle ait pu mettre son projet à exécution, le petit chien, auquel personne n'avait fait attention, accourut. Il gronda d'un air hostile contre l'indésirable. A cet instant, il lui parut grand et dangereux. En poussant un cri, elle lâcha la tige et se sauva avec la braise presque consumée.

Wu-Li caressa l'animal et se réjouit d'être débarrassée de la curieuse. Cependant, le moment n'était pas encore venu pour elle de retrouver son calme. Peu après, une autre voisine vint raconter qu'elle voulait faire un pèlerinage au temple de la déesse Kwang-Non situé à plusieurs lieues de là. Elle avait l'intention de lui apporter des fruits, du riz et des fleurs. Wu-Li devrait bien lui faire cadeau des calices blancs. Or, c'étaient précisément ceux-là que la femme avait cultivés pour son autel.

«Schang-Ti» implora-t-elle intérieurement, «tu m'as fait dire que je pourrais m'adresser à toi si j'avais besoin d'aide. Ne tolère pas que l'on te ravisse ces fleurs, elles te sont destinées!»

A peine avait-elle terminé cette discrète prière qu'elle vit la messagère lumineuse, et elle n'eut plus qu'à répéter ses paroles :

«Celle qui veut faire un sacrifice à la déesse doit apporter des fleurs cultivées par elle-même. A quoi cela te servirait-il d'offrir ces magnifiques calices blancs? La déesse saurait tout de même qu'ils proviennent du jardin de Wu-Li. »

«Tu as raison, je ne dois pas offrir des fleurs qui ne m'appartiennent pas. » A ces mots, la voisine prit congé, et l'aide disparut elle aussi.

Wu-Li cueillit les fleurs blanches tant convoitées et, en prière, alla les déposer sur l'autel domestique. Là, elle se jeta à terre et remercia Schang-Ti de son aide. Puis elle se mit à broder. Elle avait promis à Kwang-Non une pièce d'étoffe pour couvrir le vase d'encens, voulant ainsi lui témoigner sa reconnaissance pour avoir été autorisée à accueillir chez elle une âme pure.

Posément, elle choisissait les fils avec soin et les passait délicatement à travers le tissu. Elle avait reçu une bonne instruction jusqu'au moment où elle avait suivi Li-Fu-Taï comme épouse. Des femmes avisées et bonnes vivaient près des temples des déesses principales et passaient leur vie à aider autrui.

Pendant son travail, la jeune femme réfléchissait à tout cela. Elle était encore trop petite à la mort de sa mère. Son père, guerrier d'un rang élevé, était le plus souvent absent; à la maison ne vivaient que des frères plus âgés, et la petite soeur était bien peu considérée.

On confia donc l'enfant à ces femmes secourables, et elle grandit sous leur garde avec une foule d'autres fillettes. Elles étaient traitées sévèrement, mais elles pouvaient apprendre bien des choses. Certaines étaient élevées pour le service dans les différents temples des déesses. Ils étaient innombrables.