Marie (Page 2)

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«Marie!»

Tel un souffle léger, ce nom effleura son oreille et quelques grosses larmes brillantes tombèrent sur la main de l'homme. Il l'attira à lui, murmurant des mots doux et réconfortants tandis qu'une indicible souffrance menaçait de l'étouffer. Des soucis appartenant au passé commençaient à se réveiller en lui, des pensées qu'il ne pouvait détourner revendiquaient leurs droits. Malgré sa tendre attitude envers Marie et son calme extérieur, la douleur se déchaînait en lui, telle une tempête.

«Je dois te quitter et ne le puis.» Cette pensée le torturait. «Et si je te gardais près de moi, ta vie ne serait qu'une longue suite de souffrances et d'inquiétudes. Je suis un vagabond, je cours éperdument de champ de bataille en champ de bataille et d'une ville à l'autre. Il y a toujours un fouet levé derrière moi: Devoir! Tu dois! Cela seul siffle constamment à mes oreilles. Un soldat a une bien-aimée dans chaque ville - ah! ah! Quelle joyeuse vie est la tienne, soldat!»

Marie avait-elle pressenti ses pensées? Elle sécha ses larmes et se détacha de lui.

- Et quand dois-tu partir?

- Aujourd'hui même, Marie, mais je vais revenir bientôt.

- Mon ami, oui, reviens bientôt; écoute, je t'attendrai, chaque jour, chaque heure, chaque minute. Je t'attendrai toujours.

- Marie, tu ...je ... Il enfouit son visage contre elle ... Marie ferma les yeux, sa main se posa délicatement sur ses cheveux; un sourire irréel flotta sur ses lèvres.

Lorsqu'il l'eut quittée, le sourire avait disparu.

Chaque jour déposait son lourd fardeau sur les épaules de la jeune Marie. Y-a-t-il un amour sans espoir? Chaque aurore voyait germer à nouveau en Marie une tendre attente qui ne se dissipait qu'au soleil couchant.

Les battements de son coeur redoublaient lorsque des soldats entraient dans Nazareth et elle se sentait souvent poussée à demander des nouvelles de Créolus à l'un des Romains, mais la timidité, la pudeur la retenaient.

A la même époque, elle remarqua le comportement de joseph, un charpentier qui d'ordinaire était si réservé. A chaque fois que l'occasion s'en présentait, il s'approchait d'elle et lui témoignait beaucoup d'égards.

Elle le connaissait depuis longtemps et appréciait son calme et son objectivité; jamais il n'avait tenté de franchir les frontières qui les séparaient, ne fût-ce que par un mot. A présent, cependant, il en allait différemment: il se faisait pressant, il recherchait des prétextes pour venir chez elle parler avec sa mère, il poursuivait Marie de ses assiduités qu'au début elle accepta sans y attacher d'importance jusqu'au jour où il lui présenta une requête qui lui causa le plus profond effroi: Joseph pria Marie de devenir sa femme.

- Joseph, tu me veux pour femme? demanda-t-elle tout étonnée.

- Oui, Marie; j'ai déjà posé la question à ta mère. Elle est satisfaite de ma situation matérielle. Je veux travailler pour toi, Marie. Tu seras heureuse en étant ma femme et... je t'aime!

Marie eut un mouvement de recul.

- Joseph, dit-elle avec peine, tu ne sais pas ce que tu exiges de moi!

A ces mots, elle se retourna et quitta la pièce. Une fois dans sa chambre, elle s'effondra sur sa couche.

- Je ne peux pas, gémit-elle - Oh! Seigneur, prends pitié de moi!

Alors une main clémente se posa sur la tête de Marie et la bénit. Une vague de bonheur inonda celle qui s'était crue abandonnée. Illuminés, ses traits rayonnaient de leur ancienne pureté. Toute trace de crainte ou d'interrogation semblait s'être effacée.

Bouleversée, elle se mit à prier: «Seigneur, Tu ne m'as pas abandonnée, Tu m'as bénie alors que mon espoir s'éteignait! - Tu as comblé mon âme et Tu t'es souvenu de ma nostalgie. Seigneur, si cela est vrai, si je dois croire que Tu m'accordes tant de grâces, je veux être désormais pleine de confiance et de joie et Te servir éternellement. Amen!»

Un doux nuage s'étendit lentement sur la jeune fille agenouillée et l'enveloppa délicatement, lui faisant perdre conscience de son entourage.

Elle aperçut une silhouette lumineuse qui s'approcha d'elle, porteuse de promesses. Les paroles de l'ange, empreintes d'une sublime grandeur, comblèrent de bonheur l'âme de Marie. Une lumière éblouissante, semblable à une flamme, brûlait au loin, une lumière qui l'attirait avec une force irrésistible, et pourtant, elle ne pensait pas pouvoir en supporter la proximité. Toutefois, Marie resta immobile lorsque la lumière s'approcha. Elle fut prise d'un grand vertige et s'affaissa.

Quand elle reprit conscience, elle se redressa avec peine, puis la mémoire lui revint et son visage rayonna. Des larmes libératrices coulèrent à flots et inondèrent ses joues; elle eut un sourire émouvant...

Marie était comme transformée. Ce n'était plus l'ancienne Marie enfantine de jadis, non - sûre d'elle, calme, remplie d'une belle assurance, elle vivait le quotidien. Elle ne remarquait pas les regards étonnés qui la suivaient - elle semblait avoir perdu toute sensibilité à cet égard. La vie était facile, chaque journée resplendissait de beauté, chaque heure était bénie, car elle ne pensait qu'à son enfant. Il n'y avait plus de crainte ni d'amertume liées au souvenir de Créolus. L'amour seul avait place dans son coeur. La certitude que tout était bien ainsi et le resterait vibrait en elle. Marie se sentait forte, suffisamment forte pour pouvoir renoncer à Créolus dans l'intérêt de son enfant.

La mère de Marie constata d'abord avec soulagement l'épanouissement de sa fille. Inquiète et soucieuse, elle avait consacré toute son attention au chagrin manifeste de Marie.

Elle se consolait en se disant: «Ce ne sont là que caprices; Marie a trop de temps libre et cela conduit facilement à des idées stupides! Le mieux serait de la confier à un brave homme; c'est ainsi que les sautes d'humeur se dissipent le plus rapidement. Je vais parler avec elle.»

Et pourtant, elle hésitait à chaque fois et n'achevait pas la phrase qu'elle voulait adresser à Marie à ce sujet. Quelque chose lui ordonnait de se taire. Plusieurs semaines s'écoulèrent de la sorte ...

Joseph, cependant, n'avait pas renoncé à ses projets. Il aimait Marie et souhaitait ardemment qu'elle devînt sa femme. Mais Marie ne voyait rien de tout cela, elle vivait une vie bien à elle. Ses désirs n'étaient plus dirigés vers d'autres sphères, vers un monde vaste et lumineux. Toutes ses pensées n'avaient qu'un but: se consacrer uniquement à son enfant.

Doutes et soucis étaient loin. Marie vivait la période la plus heureuse de sa vie. Son coeur était léger, et elle volait au-dessus des tâches quotidiennes comme une âme qui aspire à s'élever. Cependant, cet état de choses fut brusquement interrompu.

Brutale comme un coup de marteau, la question posée par sa mère atteignit Marie au point le plus sensible de son être: Pourquoi refusait-elle d'épouser joseph?

Marie sursauta, affolée. Elle s'était attendue à tout, sauf à cette question. Et il lui fallait maintenant expliquer pourquoi elle ne voulait pas de ce Joseph. Courageusement, elle allait révéler toute la vérité à sa mère, mais déjà celle-ci lui coupait la parole. Elle prononça d'un air indifférent quelques phrases qui apaisèrent Marie jusqu'à ce que, insensiblement et avec une apparente candeur, la vieille femme se mit à relater l'histoire d'une jeune fille qui avait jeté la honte sur elle-même et ses parents.

- Marie, il est dur pour une mère de souffrir par la faute de sa fille, c'est dur parce qu'elle ne peut supporter de voir son enfant méprisée.

- Mais, chère mère, ce sont les parents, ce sont les jeunes filles elles-mêmes qui se créent cette souffrance parce qu'il leur manque la dignité et la fierté nécessaires pour affronter ceux qui voudraient les diffamer.

- Mon enfant, tu ne connais pas la vie. Un seul être ne saurait effacer les lois.

- Et pourtant, il faut bien que quelqu'un se détourne de ces voies erronées pour que tous ne courent pas aveuglément à leur perte!

- Marie, tu qualifies d'erronées nos lois vénérables et sacrées?

- Ce ne sont pas les lois, mais leur interprétation qui est erronée. Les hommes se sont fermés tous les chemins qui, hors de cette confusion, les mèneraient vers la Lumière. Marie avait prononcé ces derniers mots avec véhémence; elle luttait passionnément pour défendre sa cause.

- Tu me prépares de grandes souffrances, ma fille. C'est ainsi que tu veux récompenser ta mère de toute sa peine et de tout son dévouement? Mon coeur saigne lorsque je te vois ainsi et je dois m'attendre à tout instant à recevoir le coup mortel.

- Mère! Marie s'approcha de la vieille femme assise tristement là, submergée de détresse et ne sachant plus que faire. Mais sa mère ne la regarda pas. Elle éclata en sanglots ininterrompus.

Marie sortit.

Des luttes s'ensuivirent. Marie défendait ce qui lui était le plus sacré contre les attaques sans cesse renouvelées qu'elle sentait depuis la discussion qu'elle avait eue avec sa mère.

Des pensées obsédantes ne lui laissaient aucun répit. La nuit, elle demeurait éveillée pendant des heures, cherchant vainement à recouvrer son calme et la certitude de cet immense bonheur qui lui était dévolu. Mais ses doutes ne faisaient que s'accentuer, doutes qui la concernaient personnellement.

- N'était-ce qu'un simple rêve qui a pu me combler de la sorte, qui m'a tout fait oublier, même une mère? Pourquoi ne puis-je plus retrouver ce calme qui fut mien?

- Oh! mon enfant, et si les hommes se moquaient de toi! Je ne pourrais supporter que tu subisses de viles insinuations et que ton enfance soit empoisonnée par des gens grossiers.

Des larmes coulèrent sur les joues de Marie et les premières rides de douleur marquèrent d'un pli amer la bouche de la jeune fille. Elle s'arrêta soudain de pleurer.

- Ta mère aussi souffre maintenant à cause de toi!

Quelqu'un avait-il prononcé ces paroles? Marie se leva en tremblant. Elle quitta sans bruit sa petite chambre et pénétra dans la grande salle. Elle se glissa jusqu'à l'ouverture pratiquée dans le mur derrière lequel sa mère reposait.

Marie colla une oreille attentive contre le lourd rideau qui avait été tiré. N'étaient-ce pas là des sanglots qui parvenaient jusqu'à elle? Marie écarta très légèrement le rideau. Le spectacle qui s'offrit alors à elle lui fendit le coeur. Sa mère priait avec ferveur et le nom de Marie revenait constamment à ses lèvres. L'espace d'un instant, Marie, les yeux clos, s'appuya contre le mur après avoir refermé le rideau. Puis, d'un pas lourd, elle regagna lentement sa chambre.

Son courage, son énergie étaient brisés; une lourde oppression s'abattit sur elle. Marie entrevit confusément le chemin qu'il lui faudrait désormais parcourir. Ce chemin lui semblait si long, si embrouillé, qu'elle en frémissait d'horreur! Et à l'entrée de ce chemin s'ouvrait un gouffre béant dans lequel Marie jeta tous les rêves qui lui tenaient à coeur. L'air hagard, elle regarda dans la fosse où tout ce qui était à elle devait reposer à jamais. Elle demeura assise ainsi jusqu'à l'aube. Alors elle se leva et, d'un pas traînant, se mit au travail.

Une lourdeur de plomb l'oppressait et semblait peser sur toute la pièce. Pour Marie, les heures passaient avec une lenteur indicible. Enfin, le moment arriva. Elle quitta la maison. Elle noua son fichu de façon à voiler son visage et se glissa le long des maisons pour aller voir ... Joseph.

Durant ce trajet, sa pauvre tête était incapable de former une seule pensée. Son regard, si rayonnant autrefois, était vide et comme mort. Le vide était également en elle et elle semblait supporter une solitude désolante. Seul un sanglot retenu montait de temps à autre de sa poitrine.

Marie arriva bientôt chez Joseph. Naguère encore, sa mère dirigeait cette maison. A présent, elle était morte. La maison avait besoin d'une femme qui s'occupât de son entretien. En d'autres temps, les yeux perçants de Marie auraient vu immédiatement ce début de laisser-aller qui se faisait déjà sentir. Mais en cet instant, elle ne remarqua rien - ni les servantes jacassantes qui, debout dans la cour, négligeaient leur travail, ni leurs regards étonnés et les commérages qui commencèrent dès qu'elle eut le dos tourné.

Insensible aux choses extérieures, elle se dirigea vers l'atelier situé derrière la maison d'habitation. Surpris, Joseph vint à sa rencontre lorsqu'elle se trouva sur le seuil de la porte.

- Marie? dit-il déconcerté. En hâte, il ôta son grand tablier et ramena ses cheveux noirs en arrière. Il s'aperçut que quelque chose n'allait pas: les traits de Marie étaient comme pétrifiés.

- Viens, dit-il simplement en la saisissant par le bras, rentrons dans la maison, Marie!

Elle se laissa conduire passivement.

Les servantes leur lancèrent des regards qui en disaient long, puis elles coururent à l'atelier en riant bien haut, de sorte que les ouvriers accoururent, intrigués.

- Qu'avez-vous donc, pourquoi riez-vous si fort?

Enfin, l'une d'elles se calma.

- Vous ne l'avez donc pas vue? Marie, la nouvelle patronne! Ah, vous auriez dû voir ça, elle est passée devant nous comme une princesse, sans nous accorder le moindre regard, comme si nous n'existions pas! Et ce pauvre Joseph veut l'épouser, cette princesse, qui est trop délicate pour mettre la main à l'ouvrage!

- Tais-toi, sotte que tu es! lui ordonna l'un des ouvriers.

- Alors, vous aussi, vous êtes fous d'elle? Comme elle s'y entend pour ensorceler vos cervelles de moineaux!

Et, de nouveau, les servantes se mirent à rire bruyamment. Elles lancèrent des regards furieux aux ouvriers qui reprirent tranquillement leur travail. Seul l'un d'eux était resté devant elles.

- Faites attention à vous et à vos méchantes langues, sinon vous n'aurez bientôt plus votre place dans cette maison.

Puis il les laissa et retourna à son établi.

- Nous partirons de toute façon dès que Marie s'établira ici; nous ne resterons pas sous le même toit que cette femme, reprirent-elles.

Et comme les ouvriers ne répondaient pas, elles quittèrent de nouveau l'atelier en gloussant d'un rire moqueur.

Entre-temps, Marie avait pris place dans la grande pièce de la maison de Joseph. L'homme la regardait en silence; la voir ainsi lui faisait mal.

- Qu'est-ce qui l'amène ici, vient-elle me dire «oui»? Cela m'étonnerait fort, car la voilà assise comme si elle se reposait d'une course pénible. Certainement, elle va m'enlever tout espoir, pensa-t-il, et il s'en attrista.

- Marie, ne veux-tu pas me dire ce que tu désires? Ne reste donc pas figée ainsi, comme si tu avais du chagrin.

- J'ai du chagrin, joseph, et j'ai bien honte, car aujourd'hui je suis venue te trouver pour te supplier; il n'y a que toi qui puisses m'aider.

- Une fois déjà, je t'ai assurée que je ferais tout pour toi, afin de t'aider, si c'est en mon pouvoir. Je t'aime, Marie, et je désire que tu sois la maîtresse de cette maison si calme à présent. Tu me rendrais heureux en disant «oui».

- Joseph, je ne peux dire «oui» avant que tu ne saches tout. Peut-être regretteras-tu alors de m'avoir parlé ainsi.

- Jamais, Marie.

- Alors, écoute, et je ne t'en voudrai pas si, après, tu ne veux plus de moi.

- Ne parle pas de cette façon, Marie! Il respirait péniblement, il avait le pressentiment qu'elle allait lui révéler quelque chose de grave.

Marie se redressa; visiblement, elle rassemblait toutes ses forces.

- Tu vois, joseph, lorsque tu vins me voir pour la première fois afin de me parler, le découragement ne s'était pas encore emparé de moi. Je devinais déjà le bonheur qui m'attendait. J'ai offert tout mon amour à un autre homme, tout en sachant que je ne pourrais pas le retenir. Cela s'est abattu sur moi comme une tempête et cela m'a quittée tout aussi brusquement. Il ne me restait qu'une chose - l'espoir de mon enfant. Joseph, je viens à cause de cet enfant et pour ma vieille mère; je ne demande rien pour moi!

Joseph s'était levé; il alla à la fenêtre. Marie baissa la tête. Le silence régnait dans la grande pièce.

Alors la rigidité qui avait soutenu Marie se transforma en sanglots silencieux.

Joseph luttait. Il s'agissait maintenant de renoncer, ou bien de se contenter de jouer le rôle de père et d'époux. Marie ne lui cachait pas qu'elle ne l'aimait point. Pauvre Marie! Une profonde pitié envahit joseph. Il sonda son coeur une nouvelle fois, puis il s'approcha d'elle. Alors seulement il s'aperçut avec effroi qu'elle pleurait.

Sa main lourde et calleuse se posa doucement sur la tête de Marie qui, glissant de son siège bas, s'affaissa à terre; son corps était secoué de sanglots.

Joseph la laissa faire. Son regard affligé tomba sur Marie qu'il eut peineà reconnaître. Où étaient donc cette dignité, cette fierté qu'il avait tant admirées? Elles avaient disparu, car Marie avait peur des hommes qui feraient du mal à sa mère et à son enfant. Elle lui fit pitié de s'être ainsi laissée vaincre par le découragement. Mais cela éveilla aussi en lui une grande force; il était prêt à s'occuper d'elle.

Joseph releva celle qui était affalée à terre et la conduisit à un fauteuil recouvert de peaux. Il prit place à côté d'elle, lui dit des paroles pleines de bonté, si bien que Marie, reconnaissante, lui saisit la main et se calma.

Puis ils allèrent ensemble voir la mère. Marie réussit même à sourire un peu, et lorsqu'elle lut l'apaisement intérieur sur le visage de sa mère, elle crut que tout était bien.