Marie (Page 1)

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La pâle lueur de l'aube perce les ombres de la nuit; le ciel rougit lentement du côté de l'Orient. Peu à peu les ruelles de Nazareth s'animent. Des femmes, portant des cruches de pierre sur l'épaule, franchissent les portes de la ville. Des bergers, encore à moitié assoupis, se hâtent derrière leurs troupeaux de moutons. Des marchands qui ont passé la nuit sous leur tente devant les portes de la ville, se préparent à pénétrer dans la cité. Le tumulte se réveille à mesure que le jour s'éclaircit; les activités journalières reprennent.

Parmi tous ces hommes, il n'en est pas un qui trouve une seule minute de répit pour s'apercevoir que le ciel matinal, paré de couleurs chatoyantes toujours plus merveilleuses, allant du rouge rosé le plus délicat au violet le plus soutenu, offre un spectacle féérique. Même les femmes qui se dirigent ensemble vers la fontaine et dont le babillage et les rires se font plus animés et plus enjoués, ne se laissent pas impressionner par le somptueux déploiement de couleurs de la nature.

Les conversations de tous les jours, les soucis quotidiens, voilà ce qui préoccupe ces gens! Est-ce que ce sont aussi des pensées ordinaires qui empêchent cette jeune fille élancée, aux membres graciles, de se mêler à la conversation des voisines et des amies qui, chaque matin, empruntent le même chemin pour se rendre à la fontaine?

Perdue dans ses pensées, elle s'avance, la tête légèrement inclinée. Marie aime cette atmosphère matinale. Elle préférerait cheminer seule, s'abandonner librement aux élans de son âme qui la comblent presque de félicité. Mais voilà, il y a un obstacle: un danger continuel rôde autour d'elle. Marie craint les commérages, les railleries de ses amies qui se moquent souvent de sa retenue. Elle se sent incomprise, étrangère parmi les êtres qui l'entourent depuis sa jeunesse. Elle ne voit aucune possibilité, aucun moyen de rejoindre les autres. Sont-ce vraiment la fierté et l'orgueil qu'on lui attribue qui l'incitent à pareille retenue? Marie a beau chercher au fond d'elle-même, elle a beau s'interroger- non! Elle ne méprise pas ceux qui l'entourent, elle n'est pas orgueilleuse; on est injuste envers elle.

«Laissez-moi, je ne puis agir comme vous. Votre aspiration n'est pas la mienne. Je ne comprends pas ce qui vous attire. Je n'aime pas parler des jeunes gens, je ne tiens vraiment pas à me rendre désirable.»

Voilà ce que Marie aimerait crier lorsqu'on hausse les épaules ou qu'on se moque d'elle.

Femmes et jeunes filles ont atteint la fontaine. Personne ne prend garde à Marie qui, debout un peu à l'écart, attend patiemment que la dernière ait rempli sa cruche. Lorsque toutes se sont retournées, prêtes à s'éloigner, Marie s'approche à son tour. Elle emplit lentement sa cruche d'argile, la pose sur le sol et s'asseoit au bord de la fontaine. Marie noue ses bras autour de ses genoux, incline la tête en arrière et ferme les yeux. Une vague de calme et de paix intérieure se répand sur ses traits. Tout dans son attitude est clarté et noblesse.

Ce n'est que lorsque l'être humain ne se sent pas observé qu'il révèle son être le plus intime sans en avoir conscience.

Les pensées de Marie somnolent. Toute entrave glisse peu à peu dans l'oubli. Marie goûte cène paisible solitude qui lui apporte le bonheur. A présent, toutes ces questions brûlantes qui la torturent se sont tues. Du plus profond de son être, elle ressent le lien avec le Haut. Forte et puissante, la certitude d'un bonheur extraordinaire tout proche monte en elle. Marie est emplie d'allégresse - se tenant immobile, elle prête l'oreille aux puissants accords qui, venus des sommets lumineux, se pressent jusque dans son être le plus intime ...

Une colonne de cavaliers arrive au loin. Ce sont des guerriers fatigués, couverts de poussière, qui se rendent à Jérusalem. Encore frais et dispos, leur chef s'avance à leur tête. Son maintien assuré, la discipline de fer que cet homme s'impose à lui-même, réveillent sans cesse le courage de ses soldats harassés. A présent, les cavaliers aperçoivent la ville de Nazareth; la lumière dorée du jour naissant enveloppe le contour des maisons. Le chef du groupe respire profondément, ses traits se détendent. Ils sont tous en selle depuis des heures, se déplaçant la nuit sous les étoiles étincelantes et faisant halte lorsque le soleil est au zénith. Alors ils s'endorment d'un sommeil agité dans des cantonnements étouffants.

Maintenant Créolus, le capitaine romain, sourit en regardant derrière lui le visage ensommeillé de ses hommes; et une force émane de ce sourire. Les silhouettes affaissées se redressent, les yeux brillent. Des paroles fusent, un rire se fait entendre ici et là. Tous se sentent soudain revigorés, les yeux redeviennent vifs et clairs. Créolus a levé le bras, sa main désigne un point qui, au fur et à mesure qu'ils se rapprochent, se révèle être une fontaine. Quelques minutes plus tard, les cavaliers l'ont atteinte.

Effrayée, Marie se trouve tirée de ses rêves lorsque des bruits de sabots résonnent à ses oreilles. Vite, elle veut se mettre debout, saisir sa cruche, mais déjà les cavaliers sont arrivés à la fontaine. Les visages durs de ces hommes s'adoucissent en voyant la jeune fille désemparée. Et la joie jaillit en eux lorsque Marie, oubliant la haine de son peuple envers les Romains, tend sa cruche à leur chef afin qu'il se désaltère. Les soldats détachent les récipients de leur selle et vont chercher des outres; on donne d'abord à boire aux chevaux puis, à leur tour, les cavaliers étanchent leur soif. Marie voit avec émerveillement que ces hommes, eux-mêmes épuisés, prennent d'abord soin de leurs bêtes.

Elle lève la tête avec un regard interrogateur et une vive rougeur inonde son visage; elle a entrevu dans les yeux de l'homme quelque chose qui a fait cesser les battements de son coeur. Le Romain s'approche d'elle à présent. Marie esquisse un mouvement de recul, comme si elle voulait s'enfuir. C'est alors que le son de sa voix la touche en plein coeur.

- Je te remercie de m'avoir donné à boire; comment t'appelles-tu?

Marie relève la tête:

- Marie, Seigneur.

- Et tu habites dans cette ville?

- Oui, Seigneur.

Il se retourne; alors Marie s'empare rapidement de sa cruche, la remplit à nouveau et, s'étant glissée à travers un groupe de soldats, se hâte vers les portes de la ville.

Créolus a donné un ordre à un cavalier; il veut poursuivre sa conversation avec la jeune fille mais elle a disparu. Il scrute les alentours en la cherchant des yeux et, à quelques centaines de pas déjà, il voit s'éloigner une silhouette élancée; la jeune fille a passé un bras autour de la cruche qui repose sur son épaule. Rêveurs, les yeux de Créolus suivent la fugitive. Une parole lancée à haute voix le ramène à la réalité. Il secoue la tête et sourit. Puis, soudain, il se redresse.

- A cheval!

Bref et tranchant, l'ordre tombe de ses lèvres. En un clin d'oeil, tout le monde est sur pied. Sans un mot, on rattache les outres aux selles, un palefrenier tient prêt le cheval de Créolus qui se met alors en selle avec souplesse et la colonne s'organise derrière lui. Créolus éperonne son cheval, donnant aussi par là à ses hommes le signal du départ. La colonne s'élance vers les portes de la ville ...

Lorsque les soldats au galop dépassent Marie, la jeune fille n'ose pas les regarder. Elle se range timidement sur le bord de la chaussée et attend, tête baissée, que tous soient passés. Puis, perdue dans ses rêves, elle repart derrière les cavaliers.

Une grande activité règne maintenant dans Nazareth; les rues étroites fourmillent de monde. Une atmosphère étouffante plane à nouveau sur la ville; il semble qu'aucun souffle d'air ne puisse réussir à pénétrer entre les rangées serrées des maisons.

Marie presse le pas. L'atmosphère de ce lieu, le quartier des commerçants, la voix forte des changeurs, de même que les insultes mutuelles entre vendeurs et acheteurs, leurs jurons, où le nom de Dieu est invoqué - tout ceci est tellement répugnant que Marie se hâte encore davantage pour y échapper.

Enfin, étant parvenue à se frayer un chemin à travers la foule, elle respire profondément lorsqu'elle aperçoit devant elle une grande place déserte. Elle sera bientôt à la maison. Marie se reproche sa longue absence: elle pense à sa mère qui doit l'attendre et qui peut-être est mécontente. Puis elle tourne précipitamment dans une rue qui donne sur la place.

Presqu'à bout de souffle, elle pénètre à l'intérieur de la maison, dans une grande pièce carrée; c'est la pièce d'habitation qui reflète exactement le rang social de ses occupants. Le sol est pavé de pierres, comme il sied à une demeure de bourgeois. Contre le mur de droite se trouve le foyer vers lequel Marie se dirige. Elle dépose sa cruche sur la table de bois qui est encombrée de vaisselle. Marie jette un coup d'oeil à travers une ouverture à moitié cachée par une tenture, derrière laquelle se trouve la chambre de sa mère. Cependant, aucun mouvement ne s'y manifeste. Sa mère est sortie, assurément; elle est peut-être chez une voisine.

Marie commence à nettoyer la pièce avec des gestes prompts et précis, et bientôt la vaisselle sale a disparu de la table. Une fois lavée, elle a été rangée sur la longue étagère qui court le long du mur de chaque côté de l'âtre. En remettant de l'ordre, Marie s'affaire de-ci de-là. Ses joues se colorent, tant elle se hâte: elle est animée du désir de rattraper le temps perdu. Cette idée entraîne une suite de pensées qui la font brusquement interrompre son ouvrage.

- Peut-on vraiment rattraper ce qu'on a négligé? Est-il possible de rappeler le temps perdu?

Certes, je peux maintenant travailler plus vite en sorte que je termine mon travail à la même heure qu'hier, alors que je n'ai pas été aussi négligente qu'aujourd'hui et que je ne suis pas restée à rêver près de la fontaine. Pourquoi n'ai-je pas travaillé hier comme aujourd'hui? J'ai aussi perdu du temps. Quelle somme de travail supplémentaire pourrais-je encore fournir si je travaillais aussi vite que je le peux? Combien de temps me resterait-il alors pour que je puisse l'utiliser à ma guise?

Marie sourit comme un enfant qui aurait soudain découvert un jouet merveilleux.

- Voilà l'occasion que je cherchais! pense-t-elle avec joie.

Des plans surgissent. Regardant autour d'elle, elle transforme l'humble pièce en une vaste salle où elle fait asseoir des amis chers qui tiennent des conversations profondes. Et brusquement, Marie tressaille - elle entend des pas.

- Cela peut attendre, j'ai encore à apprendre, beaucoup à apprendre d'abord. Alors seulement, j'atteindrai mon but. Je sortirai de ce cercle dont je ne comprends pas les membres. Comme il doit être merveilleux de se dégager de ce carcan étroit pour se tenir dans la claire lumière qui entoure les êtres élevés et nobles! Près d'eux, j'obtiendrai des réponses sûres à mes questions, ils parleront peut-être du Très-Haut en initiés.

Et brusquement, avec l'arrivée de sa mère, ces pensées s'évanouissent. Ce n'est que lorsque Marie est seule qu'elle peut donner libre cours à sa nostalgie d'un autre environnement, d'une vie nouvelle et inconnue. En présence des autres, elle n'ose pas se montrer telle qu'elle est. L'entrée de sa mère la rappelle brutalement à ses devoirs oubliés. Ses mains s'activent de nouveau.

Le regard inquisiteur de la mère de Marie s'attarde sur sa fille; puis elle pose quelques questions banales.

- As-tu vu les cavaliers, les guerriers romains qui viennent d'entrer dans la ville?

Marie rougit; elle tourne le dos à sa mère pour répondre:

- J'ai vu une colonne de cavaliers près de la fontaine.

- Et comment t'es-tu comportée envers les étrangers?

- J'ai tendu ma cruche à leur chef afin qu'il se désaltère.

- A l'ennemi? Tu as donné à boire à ces Romains que nous haïssons?

- Oui.

Sans un mot, la vieille femme s'approcha de la table, se saisit de la cruche et la porta dehors.

Marie observa sa mère en silence; une grande tristesse assombrit ses traits. Lorsque la vieille femme revint, elle était aussi impassible qu'auparavant; elle se lava les mains tandis que sa fille lui avança un siège. Marie prit place sans mot dire auprès de sa mère qui dit la prière avant le repas.

Les deux femmes partagèrent leur simple repas sans reparler des Romains. Mais en Marie il y avait de la douleur et de la colère devant les commérages des voisins et une certaine déception devant le comportement de sa mère qui avait brisé une cruche parce que les lèvres d'un Romain s'y étaient posées.

L'amertume bouillonnait en elle; Marie brûlait d'envie de dire quelque chose mais elle serra les lèvres si bien que sa bouche se réduisit à une étroite fente. Son jeune visage délicat se ferma. La rupture entre la mère et la fille s'accentua, un large fossé se creusa entre les deux.

Le jour s'écoula, comme n'importe quel autre, monotone et dépourvu d'intérêt pour la jeune fille. Mais ce jour avait vu la douleur ressentie par Marie à cause d'un étranger: en le voyant, elle avait eu l'intuition de se trouver proche d'un être tel qu'elle l'avait souhaité dans sa nostalgie. Et cet homme était un Romain!

- Israël, pensa-t-elle, je suis issue de ton sang, et pourtant je n'éprouve aucun amour envers toi, aucune haine envers tes ennemis. Pays de mes ancêtres, tu m'es étranger dans tes actions et tes pensées. Qu'adviendra-t-il de toi, Israël, toi qui implores l'aide du Seigneur et portes le sacrilège en ton coeur? Est-il possible de t'aider? Tes chaînes peuvent-elles tomber sans que toi, tu ne fasses un léger pas en avant? Tu vois ton ennemi en Rome, alors qu'il se trouve au fond de toi, te tenant à sa merci.

Tu hais ceux qui sont les instruments qui doivent t'amener à voir clair et tu t'inclines humblement devant ce qui guette patiemment le moment de te précipiter dans l'abîme.

Le soir ramena la paix dans l'âme de Marie. Comme à chaque fois qu'elle avait souffert, une sorte de vague de force et d'apaisement affluait vers elle. L'âme largement ouverte, Marie ressentait en de tels instants la Force divine qui est offerte à tous les hommes. Le coeur pur et confiant, la jeune fille s'abandonnait lorsqu'elle sentait la Force s'approcher.

Elle se rendit dans sa chambre pour jouir de son bonheur dans la solitude. Elle demeura encore longtemps éveillée sur sa couche et, le visage radieux, elle regardait la pièce éclairée par la lune. Puis ses paupières se fermèrent doucement sur ses yeux clairs. Au milieu de la nuit, elle s'éveilla soudain, et se redressa avec un cri de douleur. Mais le calme qu'un rêve lui avait ravi revint bientôt.

De nouveau, un matin radieux se leva, si beau que Marie, qui avait quitté la ville de bonne heure, alors que tout était encore enveloppé d'un gris terne, fut saisie de frissons devant pareille beauté.

En dehors de la ville se trouvait un bosquet séculaire où personne ne pénétrait à cette heure. Encore humides de rosée, les herbes et les tiges étincelaient. De petites taches rougeâtres se dessinaient sur le tronc des arbres, car le soleil répandait une lueur d'un rouge rosé. Marie s'avançait, les yeux brillants, au milieu de cette splendeur.

Comme elle avait laissé glisser son foulard, la lumière jouait dans ses cheveux. Un serpent scintillant rampa sur le revêtement sombre de la forêt; Marie lui sourit. Elle écoutait attentivement les petits chanteurs dans les arbres et penchait la tête en acquiesçant comme si tout cela s'adressait spécialement à elle; orn aurait dit qu'elle approuvait les prouesses vocales des oiseaux. En une nuit, le monde était devenu beau, plus merveilleux que jamais. Et, en une nuit également, Marie s'était épanouie en une fleur indiciblement pure et rare. En cheminant ainsi dans la forêt, ouverte à la nature, elle semblait être une apparition surnaturelle pénétrée du vouloir le plus pur. C'est ainsi que Créolus la vit.

- «Marie!»

Tel un souffle léger, ce nom effleura son oreille et quelques grosses larmes brillantes tombèrent sur la main de l'homme. Il l'attira à lui, murmurant des mots doux et réconfortants tandis qu'une indicible souffrance menaçait de l'étouffer. Des soucis appartenant au passé commençaient à se réveiller en lui, des pensées qu'il ne pouvait détourner revendiquaient leurs droits. Malgré sa tendre attitude envers Marie et son calme extérieur, la douleur se déchaînait en lui, telle une tempête.

Un lien puissant le retenait à Nazareth. Il ne pouvait quitter la ville sans avoir revu Marie. Sans trouver de repos, il avait parcouru les rues de Nazareth, mais nulle part il n'avait aperçu celle qu'il cherchait. Créolus ne pouvait trouver le sommeil: la nuit lui parut interminable. Lorsque vint l'aurore, il se leva de sa couche et s'achemina vers les portes de la ville à travers les rues encore désertes. Soudain il s'arrêta, comme figé. Le visage voilé, une femme débouchait d'une rue de traverse - mais ce maintien, cette démarche ... il ne pouvait y avoir de doute. Prudemment, aussi discrètement que le lui permettaient ses lourdes bottes, il suivit Marie. Cependant ses craintes étaient vaines; sans un regard en arrière, la jeune fille se hâtait vers les portes de la ville comme si elle avait voulu échapper à cette dernière.

A la porte, elle échangea à mi-voix quelques mots avec le gardien qui, la reconnaissant, entrouvrit une petite porte dans le mur, juste assez pour que Marie puisse s'y faufiler.

Peu après, Créolus se présentait devant le garde. Celui-ci prit peur en apercevant le capitaine romain. Craintivement, croyant que le Romain avait remarqué son manquement à la discipline et venait lui en demander raison, il voulut plaider sa cause. Mais celui-ci se contenta de faire un signe. L'homme respira. Il accourut alors avec empressement et ouvrit largement la petite porte au Romain.

Créolus aperçut Marie à quelque distance de là. Mais elle n'avait pas emprunté le chemin menant à la fontaine. Il dirigea ses pas dans la même direction qu'elle. Un peu plus loin se trouvait une forêt - la jeune fille allait-elle s'y rendre? Son cceur se mit à battre à coups redoublés; comme une flamme, l'espoir monta en lui.

La forêt s'étendait devant lui, telle une promesse: là, il pourrait lui parler sans être dérangé, sans témoins qui pourraient blesser ses sentiments. Mais soudain, il eut un moment d'hésitation; urn avertissement confus s'empara de lui.

- Qui es-tu pour te permettre de t'immiscer dans la vie de cette jeune fille si pure? Aujourd'hui la possibilité d'appeler le bonheur ou le malheur sur un être humain repose entre tes mains. Insensé, tu n'es pas en mesure de rendre cette jeune fille heureuse; car tu appartiens à Auguste et non à toi-même! Tu n'as pas le droit d'agir à ta guise!

Créolus cessa brusquement d'avancer. Non, il ne la suivrait pas plus loin: il lui fallait s'en retourner. Alors, Marie se laissa glisser sur le tapis vert et doux de la forêt. Au même instant, elle tourna la tête.

Créolus s'attendait à ce qu'elle manifeste visiblement sa frayeur, mais il n'en fut rien.

Seuls deux yeux d'enfant, limpides et largement ouverts, se posèrent sur lui, interrogateurs et confiants.

Inconsciemment, il s'avança, lentement, comme en accomplissement d'un grandiose événement, et s'approcha de Marie. Ses yeux étaient plongés dans ceux de la jeune fille, son regard se fit plus profond et plus tendre. L'émotion qui montait en lui fut le premier sentiment dont il eut conscience. Puis il se trouva devant celle qui était assise et posa ses regards sur sa tête qu'elle tenait à présent profondément inclinée.

Alors il s'agenouilla à ses côtés, lui prit les mains et attendit longtemps avant de parler.

Oubliée la voix étouffée qui voulait réveiller sa conscience, oubliées les mille objections de son intellect, évanouie la souveraineté de l'empereur - ce n'était plus là qu'un homme à qui son immense amour avait fait tout oublier.

Et le bosquet séculaire se ferma à tout ce qui aurait pu troubler ce moment solennel. Tremblante, frémissante jusqu'au tréfonds de son être, Marie contemplait la main brûlée par le soleil qui enserrait sa main droite. Tout lui paraissait n'être encore qu'un rêve dont elle redoutait l'issue. Ses yeux cherchaient ceux de Créolus et l'amour qu'elle y vit brûler la fit tressaillir.