L'être Humain et son Destin (Page 2) -----------

=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=

En revivant le Passé

La scène se passe dans une vieille ferme au bord du fleuve Sâo Francisco au Nord-Est du Brésil. L'ensemble de la propriété semblait presque abandonné. En particulier la maison principale et ses proches alentours étaient évités parce que les lieux avaient la réputation d'être hantés.

Les portes et les fenêtres manquaient à la maison principale. Les murs en maçonnerie de cette demeure somptueuse d'autrefois avaient beaucoup souffert, eux aussi, des méfaits du temps. Ils menaçaient à présent de s'écrouler. Et des lézards craintifs, d'un jaune brillant, pullulaient dans les fissures.

Les ruines de l'ancienne maison des esclaves se trouvaient à une centaine de mètres de la grande maison. Ces ruines, recouvertes de nombreuses plantes grimpantes enchevêtrées donnaient l'impression d'une énorme sépulture.

Une végétation luxuriante proliférait autour d'un vieux puits tout proche. Il aurait fallu dégager les broussailles qui l'entouraient pour pouvoir admirer les très beaux azulejos, ces carreaux de faïence bleue de l'époque coloniale brésilienne qui en décoraient la margelle.

A droite des ruines, des ipês séculaires couverts de fleurs éblouissantes jaune d'or contrastaient fortement avec la tristesse des ruines. Sur la gauche, on pouvait encore voir les restes de ce qui semblait avoir été autrefois un superbe verger et dont il ne restait à présent que des orangers et des cédratiers envahis de parasites et des cognassiers dégénérés.

Au sud survivaient encore quelques spécimens de cocotiers, vestiges d'une ancienne palmeraie qui s'étendait jadis jusqu'au fleuve.

Partout il n'y avait que des arbres séculaires. Un jour peut-être avaient-ils été des arbres feuillus, maintenant malheureusement sur le point de disparaître. Sur leurs branches dénudées ne se posaient maintenant que des urubus farouches, des chouettes et des chauves-souris craintives.

Soudain la monotonie du lieu fut rompue par la présence d'une jeune fille assise sur un banc de pierre à côté de l'entrée principale de la grande maison. Absorbée dans ses pensées elle contemplait le panorama vert émeraude. Avec nostalgie, elle pressentait qu'elle avait vécu là dans une vie passée.

L'air chaud de l'après-midi tropical était imprégné de l'arôme pénétrant du foin et du parfum des vieux orangers. Les colibris voletaient vivement autour des plantes grimpantes fleuries, introduisant leurs longs becs effilés dans le calice des fleurs rouges. Des maracanâs"volaient au-dessus de la maison en émettant des cris stridents.

S'évadant du passé, la jeune fille sortit de sa rêverie et s'adressa au vieil homme noir qui était près d'elle :

« Je n'arrive pas à croire que cette maison soit hantée par de mauvais esprits. Que penses-tu des fantômes, Benedito ? »

Le noir eut un geste de perplexité. Le sujet ne lui plaisait pas mais il finit par répondre :

« Dans cette maison, l'arrière grand-père du seigneur Fernando a été tué. Tout le monde le sait. Vous aussi Sinhà Arminda. »

La jeune fille sourit et continua à l'interroger:

« Ce que je voudrais savoir, c'est si toi, tu crois qu'il y a du bruit dans cette maison abandonnée. Plusieurs personnes l'affirment. Il y a même des gens qui racontent qu'ils ont été "chassés" par des âmes d'un autre monde. »

« Moi, Sinhâ, je suis un vieux nègre qui croit à des choses auxquelles les blancs ne croient pas. Hier, j'ai placé dans cette maison une image de Saint Jude Thaddée. Je pense qu'il peut aider. Les autres saints que j'avais mis avant n'ont pas été respectés par les esprits et le bruit a continué. »

Arminda pencha la tête en arrière, ferma les yeux et s'endormit.

Benedito se tût, satisfait. Il alluma sa pipe en terre pour se changer les idées. Souvent évoqué, ce sujet lui faisait, à vrai dire, une mauvaise impression...

Arminda dormait. Elle rêvait. Elle faisait un « rêve » vivant, plein d'émotion, d'un événement terrible qui s'était déroulé au siècle passé. Elle entendait quelqu'un l'appeler. C'était bien elle, en effet, qu'on appelait mais sous le nom de Jandira.

« Vois, Jandira, ce qui est arrivé. Ton mari, Lourenço, aujourd'hui ton fiancée Fernando, fut assassiné ici, au siècle passé. »

Comme dans un film, la scène vécue de sa dernière incarnation se répéta. Elle entendit un battement d'ailes et un superbe ara vint se poser auprès d'elle ; lors de sa vie précédente, Arminda possédait un ara. Elle aimait le voir glisser sur le carrelage du puits en essayant obstinément d'y marcher de long en large...

Chose étrange, aujourd'hui elle n'éprouvait plus l'ancien enchantement pour cette scène. Bien au contraire, elle était saisie par une vive appréhension. Sa vieille nourrice, sa « Babâ » était à côté d'elle. Celle-ci avait l'air de dire que le malaise de « sa jeune maîtresse » venait de la forte chaleur et du vent comme cela s'était déjà produit en d'autres occasions.

Or la jeune maîtresse connaissait bien les raisons de ses appréhensions. Elle s'inquiétait du retard de son mari : « Qu'était-il allé faire dans les plantations ? N'avait-il pourtant pas dit que les esclaves achetés dernièrement étaient très rebelles et qu'il fallait parfois les enchaîner au poteau ? Seraient-ils capables d'aller jusqu'à tuer Lourenço à coups de bâton ? »

De vraies larmes se mirent à couler sur les joues d'Arminda pendant qu'elle rêvait en pensant avec nostalgie à son mari. Ils n'avaient vécu leur immense amour que pendant quatre ans, seulement... Lourenço lui apparut, lumineux, devant les yeux. Il la poussait à s'enfuir rapidement de la ferme. Elle se sentait menacée et entourée d'esprits ténébreux et mauvais. Alors elle se leva résolument et se mit à courir à travers le jardin, vers les plantations. Elle était prête à traverser la petite rivière lorsqu'elle entendit la voix de « Babâ » lui annoncer à grands cris :

« Sinhà, le Sinhô Lourenço est arrivé ! »

Encore dans son « rêve », Arminda leva les mains inconsciemment et rapidement comme pour prier. Elle revint en courant et rejoignit à mi-chemin sa vieille servante noire, qui venait à sa rencontre à la fois en colère et affligée.

« Avec une chaleur pareille, il n'y a que les gens écervelés pour s'enfuir dans les bois comme une poule effrayée », dit avec sérieux la servante noire.

La réprimande de « Babâ » produisit immédiatement un effet bienfaisant sur la jeune femme. Aux yeux de la vieille servante, Jandira continuait d'être l'enfant qu'elle avait autrefois allaitée et élevée. Ensemble elles reprirent la direction de la maison. Apaisées, elles suivaient le sentier, mais quand elles approchèrent de la maison elles s'arrêtèrent épouvantées. Jandira devint blanche comme le marbre. La vieille servante noire était muette d'horreur. Plusieurs esclaves, récemment achetés, couraient dans la maison. L'un d'entre eux trébucha et tomba à terre. De l'intérieur venait un immense vacarme.

Entre-temps, « Babâ » recouvra ses esprits. Elle remarqua que Jandira était glacée d'épouvante, alors elle la prit par le bras et l'entraîna avec elle. Lourenço gisait sur le sol le visage dans une mare de sang. Les esclaves de la maison couraient affolés en criant et en pleurant. L'un des rebelles s'arrêta à la porte de la cuisine, tandis que les autres s'enfuyaient en direction de la rivière.

La vieille servante noire avait tout compris. Elle pouvait encore voir l'assassin, qui jetait des regards hésitants derrière lui. Mais Jandira, elle, ne voyait que son mari ensanglanté. Un cri de désespoir jaillit de son âme : « Lourenço ! » A ce moment du rêve, le vieux noir Benedito toujours à côté d'elle s'inquiéta:

- Pourquoi la Sinhâ Arminda crie le nom de Sinhô Lourenço ? C'est peut-être un mauvais rêve ? Il vaut mieux l'éveiller. Il n'est pas bon de rester si longtemps dans une maison où les "mauvais esprits" ne respectent même pas les saints. »

Il tira Arminda par sa robe en se justifiant :

- Il est temps de partir, Sinhà. Le Sinhô Fernando va rentrer et sera fâché contre le vieux nègre. »

Arminda, toujours troublée, regarda autour d'elle, puis elle suivit le noir sans rien dire et demanda seulement :

« J'ai dormi combien de temps, Benedito ? »

« Très peu jeune maîtresse »

Et après un moment :

- Pourquoi ma Sinhâ a appelé Sinhô Lourenço ? Il ne fait pas bon dire ce nom-là. L'arrière-grand-père de Sinhô Fernando, votre fiancé, s'appelait Sinhô Lourenço. »

La jeune fille resta silencieuse. Elle ignorait la possibilité d'avoir des songes aussi précis. Encore sous l'effet du rêve elle se retourna.

Où étaient le ara et le bord du puits ? Elle hocha la tête, l'air déçu. Bien sûr qu'il ne pouvait plus y avoir aucun ara, le bord du puits n'était-il pas maintenant recouvert de broussailles ?

La jeune fille se mit à marcher rapidement devant le vieil homme noir, pressée de revoir son fiancé Fernando pour lui raconter son rêve.

Fernando l'attendait déjà inquiet. Lorsque Arminda l'aperçut, elle eut la nette impression de voir Lourenço et non Fernando devant elle. Le visage du fiancé lui paraissait tout autre, exactement comme celui du jeune homme assassiné.

Troublée, elle baissa les yeux, puis elle lui raconta les scènes vécues en rêve.

Fernando l'écouta en souriant et en plaisantant, bien que touché par une étrange sensation. Dans ses oreilles résonnaient les paroles du théâtre anglais :

« Il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre... que n'en rêve votre philosophie »

Puis il réagit contre cette « faiblesse »:

« Ne t'inquiète pas, ma chérie. Bientôt, il ne restera plus rien de l'ancien passé. Les esclaves révoltés devront se chercher un autre endroit. La demeure en ruine sera détruite et en ce lieu de nouvelles maisons seront construites pour les travailleurs. Le passé sera effacé et Benedito n'aura plus besoin de traîner tous les saints de son culte à la grande maison. »

En souriant, Arminda serra fortement la main de son fiancé, brusquement envahie par la peur inconsciente de perdre Fernando. Que peut faire l'amour quand survient la fatalité ?

La nuit, confortablement allongée sur son lit, elle sentit le parfum des orangers en fleurs, tandis que des échos de voix et le murmure du vieux puits résonnaient à ses oreilles. Le grand ara était là, posé au bord. La jeune fille se voyait encore auprès de Lourenço, sur la margelle du puits en face de la grande maison. Le rêve avait été si clair qu'il montrait bien que Lourenço ne faisait qu'un avec Fernando. En réalité, il s'agissait spirituellement d'une seule et même personne.

Bercée par de douces pensées et rayonnante de bonheur, elle se rendormit.

Finalement, Lourenço lui appartenait de nouveau.