L'être Humain et son Destin (Page 1)

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Mon Âme te cherche

Soudain, le crissement violent d'une voiture, accompagné d'un cri perçant, fit dresser l'oreille des quelques passants de l'Avenue Atlântica. Une luxueuse voiture verte était arrêtée en travers de l'avenue. Près de la roue avant gauche une jeune fille en maillot de bain était allongée sur le sol. L'accident avait eu lieu alors que la voiture roulait devant l'un des grands hôtels, au moment où la victime traversait sans regarder l'avenue pour courir à la plage.

Pâles de peur, accoururent derrière la jeune femme sa mère et un jeune homme, qui plus tard se révéla être l'époux de la victime. Quelques passants se massèrent autour de la voiture. Un policier approcha pour prendre l'identité du chauffeur. Au volant était assise, comme paralysée, une jeune fille blonde, qui fut immédiatement reconnue des curieux comme la chanteuse Yara Cortese.

On avait transporté la victime dans l'hôtel où un médecin, opportunément présent, lui porta les premiers secours. Il constata aussitôt une fracture de la cheville. Ce n'est qu'à l'hôpital que l'on pourrait dire s'il y avait des lésions internes. La victime, en tout cas, se trouvait dans un grave état de choc.

Le mari était ressorti précipitamment afin d'avoir des explications du chauffeur inattentif. Mais lorsqu'il s'approcha, il vit la coupable : une jeune femme, blême d'épouvante qui était conduite par un policier dans l'hôtel. Sa colère se dissipa lorsqu'il vit son regard désespéré et plein d'angoisse. A première vue il lui semblait la connaître et il pensa :

« Où ai-je déjà vu ces grands yeux verts ? »

Pendant qu'ils se regardaient, l'ambulance arriva. La victime fut rapidement allongée sur un brancard pour être transportée à l'hôpital. Son mari, Alberto Fontes, monta dans l'ambulance pour l'accompagner. Sa jeune épouse, Celina Andrade Fontes, reposait les yeux mi-clos. Elle se remettait du choc et était consciente. Sans cesser de regarder son mari, elle balbutia :

« Ne m'abandonne pas ! »

« Jamais », répondit Alberto en la regardant tendrement.

Celina se remit lentement. Il lui fallut plus d'une semaine pour sortir de son état émotionnel. Aucune lésion interne ne fut observée. Sa convalescence serait cependant un peu longue en raison de la fracture de la cheville.

Yara Cortese venait tous les jours à l'hôpital. Toutes deux devinrent amies. Celina avait reconnu qu'elle aussi avait tort dans l'accident. Elle avait reconnu qu'elle n'aurait jamais dû traverser l'avenue sans faire attention.

Yara chantait à la radio, à la télévision et se produisait aussi dans le principal hôtel de Copacabana. Sa nouvelle chanson était entendue partout. Dans la mélodie et dans ses paroles il y avait quelque chose d'émouvant. Les disques des chansons de Yara étaient vendus à des milliers d'exemplaires. Mais elle n'était pas célèbre uniquement pour sa voix, mais aussi pour sa beauté délicate et limpide qui faisait l'admiration de tous. Yara habitait avec sa mère un appartement au dixième étage d'un immeuble de l'Avenue Atlântica.

Alberto avait beaucoup souffert de l'accident de sa jeune épouse. Malgré cela, il n'éprouvait aucune rancune envers Yara Cortese. Au contraire, il attendait maintenant avec impatience les moments de la voir. Quand il était un jour sans la voir, ce qui était bien rare, il se mettait à marcher de long en large, très inquiet. Souvent Celina pleurait, désespérée d'être obligée de rester au lit si longtemps. Elle ignorait, cependant, que Yara était responsable de l'inquiétude soudaine de son époux.

Yara, de son côté, désirait de plus en plus chaque jour rencontrer Alberto. Avec étonnement, mais aussi le coeur rempli de bonheur, elle éprouvait pour la première fois dans sa vie le grand amour. Celina et Alberto ne devaient, en aucun cas s'en apercevoir. Elle leur avait déjà fait subir beaucoup trop de souffrances. Elle devait d'ailleurs quitter le Brésil, parce qu'elle avait remarqué qu'Alberto commençait à rechercher sa compagnie. Bientôt, avec Célina ils allaient rentrer dans leur ferme au Nordeste, car tous deux passaient presque la moitié de l'année à Rio de Janeiro. Elle devait donc s'éloigner. Elle se décida donc à accepter une invitation pour chanter en Argentine. Cette décision subite laissa perplexe sa mère qui en plus ne pouvait pas accompagner sa fille à cause d'une phlébite aiguë.

Pourtant Yara resta sourde à tous les arguments de sa mère. Elle voulait partir. Elle chanterait encore une fois à l'hôtel, pour la soirée de gala en l'honneur d'un diplomate étranger et elle partirait.

Trois mois s'étaient écoulés depuis l'accident. Quand Yara leur annonça qu'elle partirait bientôt pour l'Argentine, Alberto éprouva une étrange sensation. Celina, à son tour, manifesta également le désir de quitter Rio et Alberto accepta immédiatement. Ils voulaient seulement assister à la dernière soirée de gala de l'hôtel et prendraient l'avion, le jour suivant, pour le Nordeste.

Hormis un léger mal de tête, Celina était complètement rétablie et se sentait heureuse dans son amour pour Alberto.

Pour la soirée de gala, un grand public international s'était réuni dans la salle des fêtes de l'hôtel. Habilement éclairée par les projecteurs, Yara apparut dans une robe d'un rose délicat. La large jupe vaporeuse brodée de fils d'argent donnait une grâce particulière à ses mouvements. Elle semblait alors flotter sur un nuage de pétales de roses. Un camélia rose était posé sur ses cheveux très blonds. Pour la plupart des spectateurs, la chanteuse semblait être une apparition venue d'un monde différent et meilleur. Yara chantait la chanson qui touchait si profondément le cœur de tous :

« Mon âme te cherche, mon âme t'appelle ! Je viens à toi à travers l'espace et le temps pour rester auprès de toi éternellement !

Je traverse terres et mers pour te rejoindre pour nous unir à nouveau !

Mon âme te cherche, mon âme t'appelle... »

La chanson terminée, un silence absolu régna pendant un bref instant, puis un tonnerre d'applaudissements éclata dans la salle.

Celina sécha furtivement ses larmes tout comme quelques uns de ses compagnons de table. Alberto avait le visage pâle avec une expression de souffrance. Une tempête se déclenchait en lui. C'est à ce moment qu'il sentit et reconnut clairement l'amour qui le reliait à Yara. Comme des flots mugissants cette certitude l'envahissait violemment. Son poing serré sur la table, Alberto regardait fixement la place qu'elle venait de quitter.

« Mon âme te cherche, mon âme t'appelle! », ces mots résonnaient désespérément en lui.

Alberto prit une décision. Il devait la rencontrer seul à seul au moins une fois avant qu'ils ne se séparent. Il lui téléphonerait dès le lendemain matin pour organiser cette rencontre.

Et il en fut ainsi. L'après-midi suivant, il se rendit à l'appartement de Yara. La mère de la jeune fille le reçut et appela sa fille.

Devant le miroir de sa chambre, Yara avait le coeur battant. Tout d'abord il lui fallait se calmer et s'armer de courage pour s'approcher d'Alberto. Machinalement, elle arrangea sa robe gris perle et porta les mains à son coeur qui battait violemment... Finalement, quand elle se décida à entrer dans la pièce, elle vit Alberto qui marchait de long en large avec inquiétude. Il était seul. Sa mère était allée dans la cuisine pour préparer du café.

Quand Yara apparut dans le cadre de la porte, Alberto s'immobilisa et l'expression silencieuse de son regard exprimait tout son amour pour Yara. Elle se précipita à sa rencontre. Il la prit dans ses bras et la conduisit devant la porte ouverte du balcon.

« Yara, ma chérie, regarde la mer. Mon cœur est comme ces vagues sauvages et tumultueuses. Nous appartenons l'un à l'autre, nous sommes ensemble, unis et pourtant... »

Yara tendit les bras dans une attitude de détresse et Alberto la serra contre lui comme s'il ne voulait plus jamais lui rendre sa liberté. La tête de la jeune fille reposait contre sa poitrine et des larmes coulaient sur son visage.

- Et pourtant... A une autre époque, dans une autre vie, nous étions heureux et vivions en harmonie ! Pour nous il n'y aura jamais de séparation, Alberto ! Nos âmes sont unies pour toujours. »

- Je voudrais le croire », répondit Alberto en contemplant le visage de sa bien-aimée. « Les journées seront longues et vides quand tu seras loin de moi ! Pourquoi le destin devait-il nous réunir pour nous séparer ensuite ? Pourquoi ? »

Tandis que les deux amoureux demeuraient ainsi enlacés, les yeux dans les yeux, la mère de Yara rentra dans la pièce avec un petit plateau. Stupéfaite, elle s'arrêta au seuil de la porte.

- Yara dans les bras d'un homme marié ? ». Elle comprenait maintenant pourquoi sa fille désirait fuir et quitter le pays. Sans se faire remarquer, elle se retira rapidement et appela sa fille de la pièce voisine pour lui dire que le café était prêt. Apeurée, Yara s'écarta d'Alberto et se dirigea vers la pièce où était sa mère pour prendre le plateau. Sa mère les rejoignit ensuite. Elle aimait tendrement sa fille mais ne consentirait jamais que la pauvre Celina ait encore à souffrir davantage.

Alberto demanda à Yara de chanter une fois encore la chanson « Mon âme te cherche, mon âme t'appelle ! » Il s'en irait aussitôt après. Yara se mit au piano et chanta. Avant même que ne résonne le dernier accord, Alberto avait quitté l'appartement.

Le lendemain matin Celina et Alberto prenaient l'avion qui devait les emmener au Nordeste.

Des mois s'écoulèrent. Yara était toujours en Argentine. C'était cependant sa dernière représentation. Elle devait partir ensuite en Amérique Centrale pour y remplir d'autres contrats.

Pour cette dernière soirée en Argentine, elle avait revêtu sa robe rose brodée de fils d'argent et orné ses cheveux de camélias blancs. Comme d'habitude, ses chansons émurent profondément les spectateurs. Surtout celle qui était devenue son chant de résignation :

« Mon âme te cherche, mon âme t'appelle ! » Le public bissait toujours cette chanson avec insistance, ce qui fut encore le cas ce soir-là.

A peine l'eut-elle chantée pour la deuxième fois qu'elle quitta la salle. Le visage baigné de larmes, elle traversa le parc de l'hôtel et emprunta un sentier pierreux qui menait à un ruisseau. Lentement elle gravit une légère pente. Arrivée au sommet elle s'assit auprès d'un vieux pin et appuya son visage contre le tronc. Elle ne savait pas combien de temps elle resta ainsi. Soudain elle ressentit la froideur de la nuit. Elle avait quitté la salle en courant fortement troublée et elle était effrayée maintenant de voir son corps agité de frissons. Bientôt une fièvre brûlante commença à se manifester. Quelques heures plus tard, lorsqu'elle fut découverte, on s'aperçut qu'elle n'avait plus assez de force pour marcher. Elle fut donc immédiatement transportée à l'hôtel.

Malgré les plus grands soins, il fut impossible de la sauver. Elle décéda quelques jours après sans avoir repris pleinement conscience.

Alors qu'Alberto se trouvait dans sa plantation à Pernambuco, Yara elle, luttait contre la mort quelque part dans le Sud. Un soir au crépuscule, il était couché dans son hamac sous la véranda. Fatigué, il avait les yeux fermés. La radio du salon diffusait une musique douce. C'est à ce moment que fut jouée la chanson « Mon âme te cherche, mon âme t'appelle ! » Alberto l'écoutait avec une profonde tristesse. Il lui semblait voir Yara en personne devant lui. Le combat qu'il menait depuis des mois n'était pas encore terminé. Alors une question monta en lui :

« Pourquoi les chemins de la vie et de l'amour sont-ils aussi étranges ? Les gens se rencontrent, souffrent et se séparent. Où est la vérité de tous ces faits inexplicables ? Où ? » Alors il pensa tendrement à sa jeune épouse, la fidèle Celina : « Comment pourrais-je l'abandonner ? »

Alberto se sentait triste et troublé et une autre question surgit en lui: « Peut-on bâtir le bonheur sur la souffrance d'autrui ? »

Il était allongé et absorbé dans ses pensées lorsque sa vieille nourrice arriva dans la véranda. Elle tenait dans ses mains un verre de jus de coco. Stupéfaite, elle fit demi-tour et revint rapidement à la cuisine en s'écriant :

- Le sinhô a de la visite. Une femme en tenue de soirée est avec lui. »

Celina, qui arrivait juste dans la cuisine par la porte de derrière entendit les derniers mots de la nourrice. Elle alla rapidement dans la véranda suivie avec curiosité par une servante. Elle aussi voulait voir la femme en robe du soir.

Dans la cuisine la vieille Benedita confirma la vision :

- Une femme en robe du soir est dehors, elle ressemble à un nuage rose dans le ciel du matin. »

Célina était dans la véranda. En dehors de son mari sur le hamac, elle ne voyait personne. Elle le regarda longuement. Il semblait rêver. L'expression de son visage était heureuse...

- Où bien était-ce un reflet du soleil couchant qui lui donnait cette expression de bonheur ? »

Perplexe, Celina pendant quelques instants regarda cette symphonie de lumières et de couleurs. Elle s'approcha alors de son mari en lui touchant doucement l'épaule :

- Benedita affirme avoir vu ici, dans la véranda, une femme en tenue de soirée ! On se demande ce qu'elle a encore vu ! »

Il était bien connu que parfois des personnes décédées apparaissaient à Benedita.

Incrédule, Alberto regarda sa femme. Il se leva et chercha tout autour et répondit :

« Je ne vois aucune femme en tenue de soirée. »

- Moi non plus », répondit Celina qui se retira en riant.

Alberto resta un moment immobile et pensif. Ensuite il alla chercher sa vieille nourrice et lui saisit les bras :

- Qu'à tu vu, Bene ira ? »

- Ne sois pas vexé. Tu n'as pas besoin de me tenir aussi fort. Je vais te dire ce que j'ai vu, » protesta la vieille en se libérant de la poigne d'acier d'Alberto.

« Une femme qui était dans un nuage rose comme dans un ciel du petit matin, se tenait près de ton hamac. Tout brillait en elle ! Elle avait les cheveux lumineux, aussi lumineux que la paille sèche du maïs... »

Le visage livide, Alberto se laissa tomber sur une chaise, les yeux fixés sur sa vieille nourrice. Voici déjà trente cinq ans qu'elle était dans sa famille. Lui et son frère, avaient été élevés par elle. Combien de fois avait-elle déjà raconté des histoires de personnes mortes ? Serait-il arrivé quelque chose à Yara ? D'après la description de Benedita, il ne pouvait s'agir que de Yara dans sa robe rose. Soudain il se leva. Il lui semblait entendre de nouveau la mélodieuse chanson...

Désemparé, il s'appuya à une colonne de la véranda, le regard perdu sur les vastes et ondoyants champs de canne à sucre. Ses pensées néanmoins, étaient tout à fait ailleurs. Lorsqu'enfin il rentra dans le salon, il entendit à la radio une voix annoncer que la chanteuse Yara Cortese venait de décéder en Argentine !

Quelques minutes avant son décès, Yara avait repris conscience. D'une voix faible et le regard lointain, déjà dirigé vers un autre horizon, elle avait dit d'une voix faible :

«Quelle Lumière ! Il nous faut chercher la Lumière de la Vérité ! Chacun de nous... »

L'infirmière se pencha au-dessus d'elle sans comprendre le sens de ces mots. Elle pensa que la malade désirait entendre sa chanson préférée: « Mon âme te cherche, mon âme t'appelle! » Elle se dirigea immédiatement vers l'électrophone et mit le disque.

La mélodie dut parvenir à la conscience de la mourante car un sourire heureux se dessina sur ses lèvres. Encore une fois elle regarda autour d'elle, comme si elle cherchait la clarté de cette Lumière qu'elle voyait... puis elle pencha la tête sur le côté et rendit son dernier soupir...