Zoroastre, vie et oeuvre du précurseur en Iran (Page 2)

=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=o=

L'atravan s'assit. Il portait ce jour-là un vêtement brun foncé fait de laine douce et retenu par une cordelette blanche. Il n'avait pas de bandeau autour de la tête.

Je vous ai dit hier, hommes de l'Iran, avec quelle magnificence avait été créée la Terre avec tout ce qui y vit.

Ahuramazda, le Dieu sage, remarqua que les hommes croyaient aux dieux qu'ils pouvaient voir et qui les gouvernaient. Ce faisant, ils oubliaient qu'il était au-dessus de tous les dieux et que, de même qu'il avait tout créé, une seule de ses pensées pouvait tout faire périr.

Alors il imagina des êtres qu'il pouvait envoyer chez les hommes selon son bon plaisir afin de les influencer, de leur venir en aide ou de les récompenser.

Cependant, ils devaient le servir, rester auprès de lui et se tenir entre lui et les dieux.

Et il imagina la Vérité, une merveilleuse figure féminine vêtue de bleu, et dont les yeux clairs étaient bleus eux aussi. Là où il l'envoie, aucune ombre ne peut subsister.

Il lui donna pour sœur la Pureté ; elle porte un vêtement d'un blanc argenté, et un voile léger recouvre son visage gracieux. Elle est fraîche comme la neige des plus hauts sommets de nos montagnes, inabordable, et cependant accessible à ceux qui aspirent à elle.

Après que Ahuramazda les eut toutes deux envoyées chez les humains, il vit que ceux qui se joignaient à elles se croyaient meilleurs que les autres.

"Cela ne doit pas être, sinon les humains ne peuvent tirer profit de ce qui était censé leur apporter le salut."

Et comme il pensait ainsi, le Dieu bon et sage créa, dans sa sollicitude, une modeste et simple figure féminine portant un vêtement gris argenté. Elle suit la Vérité et la Pureté et, d'une main douce et tendre, elle saisit ceux qui aiment à s'enivrer d'eux-mêmes.

Cette gracieuse enfant s'appelle l'Humilité ; elle renferme en elle le trésor que Dieu lui-même, Ahuramazda, y a déposé. Celui qui reconnaît l'Humilité, celui qui en est aimé, jouit de la félicité.

Ces trois servantes aidaient fidèlement le plus élevé des dieux. Il les prit en affection, et elles lui devinrent indispensables.

Voulant leur montrer qu'il était content d'elles, il leur permit d'imaginer ce qui, dans leur activité au profit des hommes, pourrait être une source de bénédiction pour ces créatures. Il animerait ensuite le fruit de leurs pensées et le leur offrirait en récompense.

C'est alors que la Vérité imagina la Sagesse qui pourrait toujours rester auprès des âmes aspirant à la Vérité. Et elle la reçut pour compagne.

La Pureté sourit. Alors le Dieu bienveillant sut ce que désirait son enfant préférée, et il lui offrit l'épanouissement des âmes humaines qui se laissent diriger par elle.

Vous le savez bien, vous les hommes : toute personne qui, ici-bas, aspire à la Pureté devient une joie pour nous tous. Pensez à vos femmes ! Pensez à la plus gracieuse femme terrestre que nous connaissions, la princesse Dijanitra.

Quant à l'Humilité, elle demanda : "Seigneur, fais naître dans les âmes le désir de transmettre à autrui ce qu'elles reçoivent. Qu'elles renoncent à elles-mêmes et découvrent le prochain !"

Alors Dieu imagina l'Amour qui s'oublie soi-même.

"Six femmes pures m'entourent," dit-il songeur, "elles sont nées de ma pensée. Mais, de par ma volonté, je vais placer un homme à leurs côtés : le héros ! Il doit porter en lui toutes les vertus de l'homme véritable."

A ces paroles de l'atravan, tous les hommes s'animèrent. Ils se redressèrent et leurs traits s'éclairèrent. Ils avaient connaissance des vertus qui parent le héros et s'efforçaient dès leur plias jeune âge de devenir eux-mêmes de véritables héros. Et l'atravan poursuivit son récit :

Des temps longs, très longs, s'écoulèrent. Une génération après l'autre naquit et disparut. Avec fidélité, les serviteurs de Ahuramazda se donnaient de la peine pour les habitants de la Terre. Pénétré de joie, Dieu regardait ses créatures.

C'est alors qu'un terrible événement se produisit. Pour le comprendre, vous devez savoir que tout le mal que nous faisons, nous les hommes, tombe plus bas que la Terre, en un lieu où toutes ces ordures se rassemblent.

C'est là également qu'aboutissent toutes les vilaines paroles et toutes les mauvaises pensées. Et, au cours des temps très, très longs qui s'étaient écoulés depuis la création de la Terre, une quantité inimaginable d'ordures s'était rassemblée en ces lieux.

Or, plus d'une chose qui arrivait dans ces bas-fonds renfermait encore la vie. Et cette vie se concentra, se renforça, et devint Anramainyu, l'esprit du mal. Né de toute l'ordure terrestre, il ne put produire que des horreurs. Il savait que Ahuramazda existait, et il voulait faire comme lui.

"Toi, tu vis dans les sept cieux au-dessus de la Terre," s'écria-t-il, "alors moi, j'habiterai les sept cavernes sous la Terre ! Tu as imaginé des dieux, eh bien, je ferai comme toi !"

Un frisson parcourut les hommes. Le coeur de plus d'un se crispa, d'autres serrèrent les poings et donnèrent des coups dans le vide.

Et l'atravan continua :

Malgré tous les efforts que fit Anramainyu pour créer des dieux, il n'y réussit pas, car lui-même n'était pas Dieu, mais uniquement un mauvais esprit. Il y a là une grande différence. Il ne pouvait donc engendrer que des esprits.

Il leva le regard vers le ciel. Que pourrait-il bien trouver pour faire pendant à Mithra, à Maonha et à Tishtrya ? Son désir dépassait toute mesure. Alors Azhi, l'énorme et horrible serpent des nuages, prit naissance. Vous tous, vous l'avez vu bien souvent lorsqu'il avance en rampant de façon sinistre.

Les hommes approuvèrent de la tête.

Ensuite, son mauvais vouloir créa Apaosha, le démon de la sécheresse ; il est sans cesse source de soucis et de peines pour les dieux, ce qui fait rire Anramainyu, qui se croit alors le plus élevé de tous les dieux.

Mais lorsqu'Anramainyu compara ses créatures avec les dieux, il vit qu'elles étaient ternes et laides. Aucune ne pouvait rivaliser avec les figures claires. Saisi alors d'une rage immense, il fit naître Ashma, la colère. Sa force dépasse celle des autres, son feu pourrait égaler celui des frères ardents, mais elle a un grand défaut : elle est aveugle.

Les hommes se mirent à rire. Ils se réjouissaient que les dieux l'emportent sur la colère. Il était juste qu'elle ne puisse voir qui elle frappait. Ainsi, elle se faisait souvent du tort à elle-même et à ceux qu'elle dominait.

Cependant, l'atravan poursuivit : Anramainyu découvrit peu à peu que Ahuramazda avait aussi conçu des serviteurs dont l'activité était bénéfique. Il devait donc créer lui aussi des êtres capables d'anéantir ce que les autres édifiaient. Il se livra à des recherches approfondies, il observa attentivement, et il trouva.

Au lieu de la Vérité, il créa le mensonge qui était à première vue d'une beauté chatoyante. Mais, en le regardant de plus près, on voyait que tout en lui était faux. Toutefois, il se montra très aimable envers les humains, bien plus aimable que la Vérité si pleine de réserve. Les hommes affluèrent donc vers lui, se laissèrent tromper et apprirent la fausseté.

L'aimable Pureté lui paraissait trop invulnérable. Ne sachant que lui opposer, il créa trois êtres : les convoitises. Elles tiraillaient l'être humain en tous sens jusqu'à ce qu'il se souille d'une façon ou d'une autre, ce qui ne tarda pas à l'entraîner vers le bas. Les convoitises bruyantes, voyantes et criardes étaient les servantes zélées de l'esprit du mal.

A l'Humilité, il opposa l'orgueil. Il avait beau jeu, car c'était là un réel danger, que l'homme avait bien failli créer lui-même. Partout où les autres serviteurs d'Anramainyu échouaient, l'orgueil réussissait, et l'égoïsme se joignit à lui, car ces serviteurs-là voulaient eux aussi avoir des compagnons.

Le mensonge choisit la ruse ; quant aux convoitises, elles créèrent les maladies.

C'est avec tous ces serviteurs qu'Anramainyu entra en lice pour arracher son royaume à Ahuramazda. Il voulait tenir les hommes sous sa coupe. Plus on était obligé de jeter de déchets sur le tas d'ordures, plus la suite de l'esprit du mal devenait puissante.

Vous ne pouvez pas vous imaginer l'horreur des combats, ni le grand nombre de leurs victimes.

Comme l'atravan faisait une pause, l'un des auditeurs demanda : "Pourquoi Ahuramazda, le plus élevé de tous les dieux, n'a-t-il pas éliminé cet ennemi ? Cela lui aurait pourtant été facile."

"Il est certain," assura le prêtre, "qu'il aurait pu le faire s'il l'avait voulu." Mais il tenait à ce que ses créatures se décident elles-mêmes pour le bien ou pour le mal. Que celui qui n'avait pas désiré autre chose devienne donc la proie d'Anramainyu et de l'anéantissement ! Cela valait mieux que d'avoir un royaume peuplé d'hommes asservis.

Dans vos troupeaux, vous aimez particulièrement les animaux qui, d'instinct, cherchent eux-mêmes leurs pâturages. Les bêtes qui suivent aveuglément les autres sont ennuyeuses. C'est ainsi que le Dieu sage laissa aux hommes leur libre vouloir et permit seulement que les dieux et ses propres serviteurs aident ceux qui sont de bonne volonté.

Toutefois, le mal remporta victoire sur victoire. Le jardin florissant qu'était jadis la Terre se transforma en désert et devint une mer de pierres, telle que vous la voyez à présent. Vous ne pouvez plus vous imaginer ce qu'est un pays en pleine beauté. Vous ne pouvez que le pressentir lorsque Mithra fait fleurir nos champs pendant deux mois.

"Pourtant, cela ne pourra pas continuer éternellement ainsi", soupira l'un des plus jeunes. "Sinon, il ne restera finalement plus rien de notre Terre qui puisse encore réjouir les dieux et Ahuramazda."

"Non, cela ne continuera pas éternellement ainsi", approuva l'atravan. Vous avons une prophétie selon laquelle, tout en étant infiniment longue, la durée de la Terre ne sera pas éternelle. Ahuramazda a divisé cette durée en trois parties égales. La première période commença à la création de la Terre et dura jusqu'à l'époque où le Dieu suprême conçut l'être humain et le taureau originels.

La deuxième doit se terminer à la naissance du précurseur, c'est-à-dire du Zoroastre. Puis s'instaurera la troisième période durant laquelle sera donné à l'humanité le Saoshyant, c'est-à-dire le Sauveur que le Zoroastre annoncera. Nous ignorons encore qui sera le Saoshyant et comment il délivrera les hommes du mal. Mais il viendra, et nous serons heureux.

A bout de souffle, l'orateur termina son long récit, mais il ne se leva pas comme à l'accoutumée. On voyait qu'il avait encore quelque chose à dire, et c'était peut-être le plus important.

Entre-temps, l'un des hommes demanda :

"Faudra-t-il attendre encore longtemps avant que ne vienne le précurseur ?"

Le prêtre se leva. L'air solennel, il se tenait devant eux.

"Hommes de l'Iran," dit-il en détachant chaque mot, je vous ai raconté tout cela en détail pour vous annoncer quelque chose de nouveau : L'observation des étoiles nous a montré que le Zoroastre est né.

Il ne put continuer à parler : un concert de jubilations s'éleva. Longtemps, il essaya en vain d'y mettre un terme, et finalement, il réussit à reprendre la parole.

"Ainsi prend fin la deuxième période de la durée de notre Terre qui recevra de l'aide afin de pouvoir redevenir ce à quoi Ahuramazda l'avait jadis destinée. Remercions-le !"

Tout ému, il fit une prière improvisée, puis il congédia les hommes. La nuit était venue.

Et le troisième jour de la Fête arriva. Comme au premier jour, les femmes y prirent part. Elles arrivèrent tout excitées, car les hommes leur avaient transmis la grande nouvelle de la naissance du précurseur.

Ce dernier jour de Fête commença lorsque Mithra se trouvait au zénith. Aucun feu n'était allumé ; on avait rempli les coupes d'une huile odorante qui répandait un parfum agréable.

L'atravan avait pris place parmi les hommes, les mobeds remplissaient leur fonction qui consistait à chasser les animaux gênants et nuisibles.

Les assistants s'étaient installés, hommes et femmes rigoureusement séparés ; ils offraient un tableau pittoresque.

L'une des prêtresses s'approcha des pierres qui se trouvaient au centre et, d'un ton chantant, elle parla d'Azhi, le serpent des nuages, qui avait l'intention d'obscurcir le ciel entier, de façon sinistre, il monte en ondulant et, morceau par morceau, recouvre le bleu lumineux du ciel ; il s'étend de plus en plus, avale les astres du manteau de Tishtrya et veut happer Maonha, qui est trop faible pour se défendre.

Derrière lui, Thraetvana bondit. De son épée qui fend l'air en sifflant, il s'apprête à frapper le monstre ! Il touche juste et sépare la tête du corps ignoble. On entend ce corps s'effondrer. Longtemps encore, son roulement résonne dans les montagnes. "Sois loué, Thraetvana !"

La conteuse se retira, et une autre prêtresse prit sa place.

Également d'une voix légèrement chantante, mais avec des sons différents et sur un autre rythme, elle raconta comment Anramainyu avait donné au serpent des nuages une autre tête, une tête plus agressive. Cette fois, ce dernier avait décidé d'être plus prudent. Il avait donc laissé en paix les étoiles et la 1une, mais il s'était couché, épais et lourd, devant toute la lumière céleste, si bien que même les rayons puissants de Mithra ne pouvaient plus parvenir jusqu'aux hommes.

Et l'autre fils ardent avait bondi, saisi d'une violente colère : Atar, l'esprit du feu, avait tiré son glaive ! Il n'avait pas visé la tête, mais il avait frappé en tous sens le corps abject, si bien que le sang avait coulé sur la Terre. Azhi était devenu de plus en plus terne et avait fini par prendre le même chemin que son sang. "Sois loué toi aussi, Atar !"

La troisième prêtresse s'avança. Elle tenait un petit instrument à cordes dont elle tirait des sons très doux pour accompagner ses paroles.

Elle parla d'Apaosha, le démon de la sécheresse, qui, sur l'ordre du Malin, s'était un jour emparé du pouvoir. Pas la moindre goutte de pluie n'était tombée depuis des semaines. Les hommes et les animaux mouraient de soif.

Tous avaient imploré Ahuramazda d'envoyer de l'eau. Mais le Dieu sage savait qu'Apaosha avait réussi à s'emparer du pouvoir uniquement parce que les hommes étaient devenus mauvais. Il dépendait donc d'eux qu'un changement se produisît.

Enfin, ils s'en étaient aperçu et ils avaient commencé à s'amender. Et le plus élevé des dieux avait autorisé ses dieux à intervenir. Les dieux prièrent Ardvisura Anahita d'envoyer de l'eau, et elle promit d'en donner autant qu'ils en voulaient ; cependant, ils devaient la faire monter au ciel.

Alors, ils se mirent à réfléchir sérieusement à la façon dont il fallait s'y prendre pour éviter qu'Apaosha ne bût tout. Finalement, une décision fut prise.

Tishtr-ya envoya des étoiles incandescentes munies de longs rayons ; elles devaient atteindre le démon et le blesser en plusieurs endroits en même temps. Il se retira alors dans les sept cavernes en hurlant.

A présent, tous les astres devaient faire monter l'eau ; Maonha les aida aussi. Et il y eut bientôt suffisamment d'humidité là-haut pour que les dieux puissent envoyer la pluie. Elle tomba en grosses gouttes isolées qui devinrent de plus en plus nombreuses ; finalement, un flot bienfaisant se déversa sur la Terre assoiffée. "Soyez remerciés, astres bienveillants !"

La grande prêtresse fut la dernière à parler. Elle rapporta que le Malin avait créé un nouveau serviteur : l'imposture, qui se plaçait partout devant la Vérité et l'empêchait d'oeuvrer auprès des hommes ; ils devaient être vigilants pour ne pas devenir sa proie.

Une prière de la prêtresse conclut la fête. Les assistants prirent aussitôt le chemin du retour, car il était plus agréable de cheminer sous les rayons de Maonha que sous l'ardeur de Mithra.

Le plateau situé près de la source du Karun redevint silencieux et désert après que les mobeds eurent déplacé les tas de pierres et élevé avec ces pierres un mur devant chaque accès.

Plongé dans une profonde méditation, l'atravan fut le dernier à quitter les lieux.

Il avait été autorisé à annoncer aux hommes la naissance du précurseur. Comprenaient-ils ce que cela signifiait ? En saisissaient-ils le sens profond ? Le précurseur devait avoir atteint sa trente-et-unième année avant d'aborder sa mission. Il fallait encore attendre tout ce temps ! Quant à lui, il ne vivrait pas cet événement.

Et tandis que l'atravan, comme le voulait sa mission, allait de bourg en bourg pour instruire les bergers auprès de leurs troupeaux et les nobles dans leurs châteaux construits sur les rochers à une grande distance de là, au bord du désert salé, un petit garçon était né chez un jeune couple, exactement à l'heure indiquée par les astres.

Les vieilles femmes qui assistaient la mère furent très étonnées de voir le petit entrer dans la vie en riant, au lieu de pousser le cri attendu.

"Enfant, veux-tu donc devenir quelqu'un de particulier ?" demandèrent-elles. "Attends-tu de la vie quelque chose de beau ?"

Le visage de l'enfant demeura radieux comme s'il voulait refléter une autre Lumière. Et pourtant, la vie commença bien tristement pour le petit Saadi : sa mère mourut au bout de trois jours.

La belle et délicate Zharat ne pouvait plus se réjouir de son enfant. Elle s'éteignit sans qu'on le remarquât, abandonnant le petit aux bons soins des vieilles femmes.