Bouddha, vie et oeuvre du précurseur en Inde (Page 5) -----------

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Ils poursuivirent leur route et franchirent bientôt le grand portail du premier bâtiment. Ce n'était qu'un passage par lequel ils arrivèrent dans une grande cour. Ils confièrent leurs montures à quelques serviteurs qui semblaient être, eux aussi, des Dravidas, et ils pénétrèrent dans l'un des bâtiments resplendissants.

Siddharta était stupéfait: était-ce là une école? Son propre palais n'avait pas été plus somptueusement aménagé et décoré! Où que portât le regard, on ne voyait que nattes, tapis et tentures colorés!

Il y avait partout des statues de dieux en or et en bronze posées sur des colonnes d'un bois foncé et presque noir. A côté de chacune de ces oeuvres d'art se trouvaient deux vases en bronze garnis de fleurs multicolores.

Ils traversèrent plusieurs salles, toutes décorées de façon identique. Enfin, ils trouvèrent le supérieur des brahmanes penché sur des manuscrits et entouré d'élèves. C'était un homme aux cheveux blancs, il accueillit amicalement Maggalana. En apprenant que Siddharta était venu en tant qu'élève, il l'examina à maintes reprises d'un regard pénétrant, puis il dit lentement:

«On nous a annoncé la venue d'un élève. C'était toi, Maggalana, qui devais nous l'amener. Jusqu'à présent, tout concorderait, mais il portait un autre nom.»

Après un silence prolongé, son visage s'éclaira soudain et il demanda avec empressement:

«Dis-moi, Siddharta, ne porterais-tu pas un deuxième nom?»

«On m'appelle aussi Gautama», répondit l'intéressé qui avait presque oublié ce nom que l'on portait aussi dans sa famille.

Alors, tout ému, le brahmane s'avança vers lui avec joie et dit:

«Tu es donc bien celui qui nous fut annoncé! Nous serons heureux de t'initier et de t'aider à te préparer en vue de ta mission sur Terre. Fasse Brahma que nous t'instruisions selon sa volonté!»

Quelques jours suffirent à Siddharta, que l'on n'appelait plus à présent que Gautama, pour s'adapter parfaitement à la communauté qui l'avait accueilli. Maggalana put quitter son protégé en toute tranquillité quand il prit le chemin du retour vers les régions plus froides du Nord.

La vie de l'école était strictement réglementée, tout en étant adaptée aux besoins des élèves. On se levait très tôt. Dès le premier rayon de soleil, tout le monde devait être habillé et en prière.

Ce recueillement matinal avait toujours lieu dans une salle à coupole strictement réservée à cet effet et consistait en une suite de prières. L'un des brahmanes adressait à Brahma une prière qu'il improvisait pour le remercier de les avoir protégés pendant la nuit. Ensuite, toutes les personnes présentes disaient lentement en un chœur bien entraîné:

«Brahma, source de tout bien, nous te remercions! Permets que notre gratitude se transforme en actes joyeux afin qu'elle acquière toute sa valeur.»

Pour terminer, un brahmane demandait aide et force pour accomplir les tâches de la journée, et tous reprenaient en choeur la prière suivante:

« Çiva, toi qui es bon, toi qui exécutes les pensées de Brahma, accordenous ta force afin que nous puissions, nous aussi, accomplir sa volonté.

Vichnou, toi qui es le destructeur de tout mal, détruis tous les mauvais penchants en nous.

Après quoi, on donnait parfois des directives particulières pour la journée, ou bien on attirait l'attention sur les dangers, essentiellement d'ordre spirituel, qui menaçaient certaines personnes ou l'ensemble de la communauté.

On quittait en bon ordre la «salle du matin» pour se rendre sur une terrasse où des Dravidas apportaient la première collation prise au milieu des rires et des plaisanteries.

Malgré la gaieté qui était chaque jour présente, les conversations et les rires trop bruyants n'étaient pas tolérés. Si un nouveau parlait trop fort, ses voisins le lui faisaient gentiment remarquer. S'il refusait de tenir compte de leurs avertissements, le supérieur des brahmanes envoyait un serviteur pour inviter l'intéressé à venir prendre place à sa table.

Le repas du matin était suivi de quelques heures d'instruction dispensées dans les différentes salles de cours. Chaque brahmane ne communiquait son savoir qu'à un petit groupe d'élèves qui se rassemblaient autour de lui.

Gautama eut tôt fait de comprendre que l'on pouvait choisir son maître pour les cours du matin, mais que ceux du soir étaient régis par des règles strictes.

Dès que la chaleur devenait trop pesante, des coups de gong annonçaient la fin de la «matinée». Maîtres et élèves se rendaient alors dans des dortoirs bien aérés, que des rideaux blancs protégeaient du soleil. Ils s'allongeaient sur des couches, lisaient, bavardaient ou sommeillaient selon les désirs et les besoins de chacun.

Des Dravidas mettaient constamment en mouvement de grands éventails de plumes fixés au plafond, afin de rafraîchir l'atmosphère; d'autres aspergeaient abondamment le sol avec de l'eau froide puisée dans le torrent écumant de la montagne. Malgré cela, il faisait souvent si chaud qu'il était impossible de songer à étudier.

Vers le milieu de la journée, des serviteurs apportaient des corbeilles de fruits qu'ils offraient à ceux qui se reposaient.

Ce n'était que lorsque les hautes montagnes arrêtaient les rayons du soleil que les coups de gong retentissaient à nouveau, invitant chacun à se baigner dans de grands bassins. Ces derniers étaient alimentés par l'eau du torrent, qui avait alors suffisamment absorbé la chaleur du soleil pour ne pas entraîner d'effets néfaste.,. Ces bains, que l'on prenait en plein air, étaient ce qu'il y avait de plus rafraîchissant dans la journée.

Le bain était suivi d'un copieux repas pris dans une salle spacieuse où régnait toutefois moins d'animation qu'à la fraîcheur matinale.

Le repas terminé, on se retrouvait dehors pour prendre part à toutes sortes de jeux dont les plus prisés étaient ceux qui donnaient l'occasion de courir. Tous se mettaient ensuite au travail. Les brahmanes faisaient des exposés que les élèves commentaient et critiquaient même à l'occasion. D'autres élèves devaient alors en prendre la défense. Tout cela se passait dans une ambiance gaie et spontanée.

Les brahmanes, qui dépassaient de loin les élèves en âge et en sagesse, ne voulaient pas être autre chose pour eux que des frères plus âgés, de bons camarades, à qui il était donné d'aider les plus jeunes à progresser. Toute la vie de l'école en était marquée.

En dépit de cette gaieté, on ne pouvait oublier un seul instant que l'on vivait ici pour trouver le chemin que l'âme devait suivre. Chacun avait le devoir de découvrir sa propre voie; il n'avait pas le droit de s'accorder de répit tant qu'il n'était pas sûr de l'avoir vraiment trouvée. Ensuite, il lui était possible d'évoluer avec ceux qui avaient découvert le même chemin.

Celui qui cheminait à l'écart n'était ni admiré, ni méprisé. On pensait que sa route devait, dans un premier temps, le conduire à la solitude. Seul celui qui ne trouvait rien, parce qu'il ne voulait pas chercher, disparaissait tout simplement de la communauté.

Gautama s'ouvrit avec enthousiasme à cette vie nouvelle. Il avait cessé de se demander quel était le sens et le but de son existence. Il se satisfaisait de la situation présente et n'avait encore jamais été aussi heureux.

Un jour, le supérieur des brahmanes le prit à part et lui demanda ce qu'il avait appris jusqu'alors. Gautama lui répondit avec joie en énumérant, d'une part, les connaissances qu'il avait acquises et, d'autre part, ce qui n'était pas encore clair pour lui.

Le brahmane secoua la tête:

«Tu n'as pas été conduit vers nous pour acquérir des connaissances terrestres, Gautama. Brahma a d'autres projets pour toi. Je vois qu'il faut que je prenne moi-même ton instruction en main. A partir de demain, quitte tes compagnons pendant les heures de travail et viens me voir.»

Un peu abasourdi, Gautama était songeur, pas un seul de ses camarades ne l'interrogea sur l'objet de cet entretien. Le lendemain matin, lorsqu'il ne se montra pas parmi les élèves, leur première réaction fut la consternation; certains craignaient en effet qu'il n'eût quitté l'école. Ils avaient pris en affection ce compagnon gai et intelligent, et ils auraient été désolés de le perdre.

Voilà pourquoi Ananda, l'un des plus âgés, qui était profondément attaché à Gautama, n'eut de cesse qu'il ne trouvât la raison de son absence.

Il en fit alors part aux autres, qui furent tous saisis d'une grande admiration.

Il n'était encore jamais arrivé qu'un élève bénéficiât d'un enseignement individuel, et qui plus est, que cet enseignement fût dispensé par le supérieur de tous les brahmanes. Gautama devait être un favori des dieux.

Lors des jeux, chacun rivalisait d'amabilité envers lui.

Toutefois, il ne prenait plus que rarement part aux jeux collectifs. Depuis qu'il avait commencé à recevoir une instruction particulière, un changement s'était opéré en lui. Il avait toujours réfléchi à tout, refusant d'accepter d'emblée ce que les autres lui disaient; il tournait et retournait les choses dans tous les sens, jusqu'à ce qu'il les eût examinées sous leurs différents aspects.

Mais à présent, le vieux brahmane lui faisait découvrir quelque chose d'entièrement nouveau: il lui montrait, à la lumière de toutes sortes d'événements ou d'exemples pris dans la vie courante, comment les lois de Brahma étaient à la base de l'édification et de l'entretien de l'univers, et il l'exhortait à se demander de quelle façon il pouvait s'adapter lui-même à ces lois.

Sa propre vie apparut alors à Gautama sous un jour totalement différent. Son vieux maître lui demanda s'il avait compris pourquoi il était tombé de la caste la plus élevée à la plus basse, pour remonter ensuite lentement en travaillant sur lui-même.

Gautama répondit en toute sincérité qu'il ne considérait pas son interprétation comme exhaustive, mais qu'il ne trouvait pour le moment qu'une seule explication: il devait passer par chaque caste pour apprendre à la connaître par sa propre expérience.

Le brahmane secoua la tête.

«Avec cette explication, tu es encore loin du but», dit-il avec bonté. «Je te reposerai cette question dans quelques mois.»

En attendant, il continuait à initier inlassablement son élève. Il lui demandait de donner son avis sur les problèmes que posait fréquemment l'éducation des jeunes gens. Tant qu'il s'agissait de choses purement terrestres, Gautama avait toujours un jugement rapide et sûr, assorti de bons conseils, mais dès qu'il fallait aller plus

loin, il échouait. Cet échec ne pouvait s'expliquer que par sa recherche constante de la Divinité et par les questions qu'il se posait sans cesse à ce sujet. Que de fois n'avait-il pas été sur le point de reconnaître qu'il y avait au-dessus de lui un Dieu qui, peu importe Son nom, était le Guide et le Maître qu'il voulait adorer et remercier! Mais quelque chose venait invariablement le détourner de cette voie.

Toutefois, son vieux maître ne perdait pas patience. Il ne cherchait pas à le convaincre, mais vivait sa foi devant lui avec le ferme espoir que l'élève finirait par s'ouvrir dans ce sens.

Plusieurs mois s'étaient écoulés, empreints de beauté et de sérénité, lorsque le brahmane demanda une nouvelle fois quelle avait été la cause de la chute brutale de son élève.

Celui-ci répondit en hésitant:

«Père, je crois que je devais apprendre énormément de choses: l'humilité, la serviabilité, la bénédiction que procure le travail, la joie d'être en communion avec les autres créatures. Je crois que tout cela m'a été enseigné par les "maîtres" que j'ai rencontrés sur mon pénible chemin.»

«A présent, tu commences à y voir plus clair, mon fils», dit le sage en souriant. «Je te poserai à nouveau cette question dans quelques mois.»

Comme le faisaient tous ceux qui ne voulaient pas prendre part aux jeux, Gautama se promenait souvent de long en large à proximité de l'endroit où les autres s'ébattaient.

C'est ainsi que, vers la fin d'une journée particulièrement chaude, des cris stridents le tirèrent de ses profondes réflexions. En levant les yeux, il vit que tous les joueurs se précipitaient à l'autre bout du terrain. Quelle pouvait en être la cause?

Malgré les cris et les avertissements des élèves au comble de l'excitation, il se dirigea d'un pas rapide vers l'endroit que tous venaient de quitter et se troüva face à face avec un grand serpent prêt â l'attaque. C'ëtait un cobra aux dessins particulièrement beaux.

L'animal se dressa en sifflant de rage et en dardant sa langue vers Gautama qui se mit lui aussi à siffler doucement sans le quitter des yeux. L'agressivité du serpent retomba immédiatement, Gautama siffla plus fort et son sifflement se transforma en une mélodie parfaitement rythmée.

Le cobra commença à balancer le haut de son corps comme le font les serpents quand ils dansent.

Les élèves regardaient, fascinés, sans toutefois oser faire le moindre geste. Le grand bonheur de se sentir uni à une créature envahit une nouvelle fois l'âme de Gautama. Il cessa peu à peu de faire entendre sa mélodie et il se mit à parler doucement et avec amour à l'animal venimeux.

Ce dernier se laissa retomber, rampa un peu plus près de lui, puis changea de direction et, en décrivant un large cercle, disparut dans le taillis d'où il était venu.

L'explosion de joie qui s'ensuivit surpassa encore les cris de terreur qui avaient fait accourir tous les brahmanes. Toutes les exhortations au calme furent vaines; même les plus réservés ne pouvaient exprimer autrement leur soulagement et leur joie devant ce miracle.

L'un des jeunes brahmanes demanda:

«Gautama, lorsque tu avais l'animal en ton pouvoir, pourquoi l'as-tu laissé partir au lieu de le tuer?»

«Tuer un animal dont on vient de gagner l'amitié!» s'écria celui-ci, horrifié. «Ce serpent ne reviendra jamais plus. Il me l'a promis.»

L'excitation grandit encore.

«Nous n'avons pas entendu le serpent parler!» s'écriaient certains, alors que d'autres demandaient: «Qu'a-t-il dit?»

Gautama haussa les épaules et regagna la maison en laissant aux brahmanes le soin de fournir les explications nécessaires. Les réactions déclenchées par ce fait si simple et si naturel pour lui l'avaient privé d'une partie de sa joie.

Lorsque, le soir venu, il vint trouver le supérieur des brahmanes, celui-ci s'entretint avec lui, et Gautama constata que cet événement n'avait rien d'extraordinaire ni de mystérieux pour le vieil homme. C'était autre chose qui préoccupait le sage:

«Gautama » dit-il, comment est-il possible que tu te sentes uni à ce point aux créatures et que tu ne puisses pas reconnaître leur Créateur!»

«Je ne sais pas, mon père», avoua Gautama. «Laisse-moi un peu de temps. Parvenir à ce but est mon désir le plus cher.»

«Les créatures pourront peut-être te l'enseigner», dit le vieillard.

Cette solution plut à Gautama, et il se mit à s'entretenir avec les oiseaux qui voletaient à sa rencontre dès qu'il se promenait seul dans le jardin ou dans la forêt. Il leur demanda s'ils pouvaient voir les dieux, et si d'ailleurs les dieux existaient. Et il lui sembla qu'ils lui répondaient:

«Regarde autour de toi, ils sont à tes côtés!»

Mais il eut beau regarder attentivement, il ne les vit pas.

Au cours d'une de ses promenades solitaires, il trouva une tigresse blessée. Les traces de sang qu'elle avait laissées l'avaient conduit dans le fourré où elle gisait en gémissant lamentablement. Elle miaulait comme un gros chat.

Il crut comprendre qu'elle ne se plaignait pas à cause de ses profondes blessures, mais à cause de ses petits qui étaient restés dans la tanière et devaient être affamés sans elle.

«Tu es une bonne mère», dit gentiment Gautama. «Attends un peu, je vais aller chercher tes enfants.»

La queue du grand animal battit le sol comme s'il se servait de ce moyen pour lui manifester sa gratitude et sa joie. Gautama se mit donc en route, conduit par des voix qui lui chuchotaient: «Viens par ici!» -«Passe par là!»

Obéissant à ses guides invisibles, il arriva bientôt à la tanière dans laquelle s'ébattaient deux petits animaux on ne peut plus charmants. Il leur parla gentiment puis, se saisissant de l'un deux, il l'emporta.

L'autre se mit à cracher et tenta de sauter sur lui, mais il le consola en lui disant qu'il allait bientôt revenir le chercher. Il entendit alors les voix chuchotantes parler au petit animal qui devint parfaitement docile.

Quand la mère vit ses deux petits en train de têter, allongés contre son flanc, ses yeux exprimèrent une telle joie que Gautama fut incapable de la quitter. Une fois les petits rassasiés, il alla chercher de l'eau pour laver et soigner les blessures de la tigresse, puis il lui apporta la viande qu'il était allé demander au cuisinier de l'école.

Il continua à s'occuper d'elle et de ses petits, et leurs rapports devinrent de plus en plus confiants. Au bout de quelques jours, il trouva soudain auprès de ses protégés un superbe tigre adulte. A l'approche de Gautama, ce dernier fit un bond accompagné d'un puissant rugissement, mais la tigresse le calma tandis que les petits se mettaient à se frotter contre Gautama. Le tigre se montra satisfait lui aussi. Le jour suivant, tous avaient disparu.

Gautama s'efforça alors de percer le mystère des voix chuchotantes. Il s'installa à l'ombre d'un grand arbre et demanda doucement:

«Qui êtes-vous, vous les petits êtres qui m'aidez chaque fois que je porte secours à un animal ? Êtes-vous, vous aussi, des créatures ? Qui vous a créés ?»